Page:Lavergne, Jean Coste - 1908.djvu/102

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dans un effort prodigieux, il essaie d’assembler les quelques idées qui tourbillonnent, insaisissables dans son cerveau, telles des feuilles dans un vent d’ouragan.

Il parle enfin, il bafouille plutôt, ce pendant que l’inspecteur, impatienté à la longue, et ignorant la vie de ce brave garçon, se penche sur son carnet, et rapidement y crayonne quelque chose, une appréciation sévère sans doute.

Coste s’en est aperçu et son désarroi augmente. Il parle à tort et à travers, la voix chevrotante, s’arrêtant, se répétant, sans plan, en proie à une terreur incoercible. Il songe à son délabrement, à l’aspect piteux de ses vêtements. Pour le dissimuler autant que possible, il reste les pieds joints, raide, n’osant lever les bras ni faire un mouvement, de peur de laisser entrevoir la déchirure mal reprisée de son pantalon. Cette crainte l’obsède et ce sont des phrases de manuel qu’il débite à la hâte, des phrases froides, sans précision, sans ordre. Et cependant, sans être un brillant instituteur, il sait se tirer d’affaire dans sa classe et intéresser les élèves à ses leçons. Mais là, sous tous ces regards qui convergent vers lui, quelques-uns moqueurs peut-être ou plutôt gais d’avoir esquivé une corvée toujours désagréable, il sue sang et eau, bégaie, impuissant parfois à trouver le mot propre ; ses yeux navrés ne se détachent pas du tableau noir, car il n’ose se tourner vers ses collègues ni vers l’inspecteur, dans l’appréhension angoissante de lire sa confusion en leurs regards. Moins faible, il aurait pu puiser, dans l’âpreté de ses souffrances passées et présentes, de quoi parler éloquemment et de justice et de charité, mettre son cœur douloureux dans cette simple leçon d’école primaire, mais il ne le peut, il ne le sait et c’est à sa mémoire, à ce qu’il a lu dans les livres scolaires qu’il fait toujours appel, avec des lacunes et de brusques arrêts.

A le voir si malheureux, l’inspecteur a cependant des paroles de pitié, d’encouragement.