Page:Lavergne, Jean Coste - 1908.djvu/160

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Dans la salle de la mairie, M. Rastel, les bras en l’air, se lamente :

— Oh ! les brigands ! les canailles ! une élection qui s’annonçait si bien.

Mais on l’abandonne pour courir au dehors au secours des amis. Ayant seulement Coste auprès de lui, il s’avance sur le balcon et crie à la foule qui hurle et se menace en bas :

— Misérables, votre affaire est claire… c’est de la prison pour vous… oui, de la prison, sacripants !

— Descends un peu, gros enflé, et nous t’en ferons autant, — vocifèrent quelques conservateurs furieux.

Partagés en deux camps exaspérés et à peu près d’égale force, hommes, femmes, enfants même se provoquent sur la place, semblent à tout moment près de se déchirer dans une mêlée confuse. Les gendarmes ont fort à faire pour maintenir l’ordre. A part quelques pugilats isolés, on s’invective surtout, mais gare bientôt à la bataille générale, car les femmes poussent les hommes, les encouragent de la voix.

Mais voici qu’un éclair brille et semble fendre le ciel bas. Puis un violent coup de tonnerre ébranle la vallée et la décharge électrique roule de nuée en nuée, et d’écho en écho. Un court silence, et l’orage crève, s’abat en pluie diluvienne sur le village. En un instant, la foule féroce se disperse et fuit de toutes parts au fond des maisons. Pendant plus d’une heure, tonnerre et pluie font rage ; la nuit s’est faite brusquement, mais de larges éclairs ouvrent les ténèbres épaisses, illuminent une seconde les choses qui semblent frissonner ; puis la lueur s’éteint, tandis que la grande voix du ciel en courroux résonne et s’enfle de nouveau.

Enfin l’orage s’éloigne ; tout cri humain a cessé dans le village et aux alentours ; pourtant du ciel moins noir la pluie tombe encore. Mais vers dix heures, les nuages s’écartent ; des parcelles d’azur brillent au fond des trouées blanches ; peu à peu le ciel se dépouille, se rassérène et une nuit