Page:Lavergne, Jean Coste - 1908.djvu/190

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se rappela qu'il avait l'habitude de jeter ses bouts de cigarette derrière l'écran d'une cheminée dans laquelle on n'allumait jamais de feu. Il les recueillit soigneusement, et ces détritus de tabac lui parurent exquis, malgré leur goût acre et poussiéreux. Même, un soir, en un endroit désert, près de la promenade, il aperçut à terre un mégot de cigare fumé aux trois quarts et jeté par un passant. L'envie fut si forte qu'il se baissa furtivement, s'en empara et, en cachette, une fois dans sa maison, il l'alluma et se délecta d'abord des premières bouffées ; puis, plein de honte et de dégoût, il le rejeta brusquement et se mit à pleurer.


Il devenait mauvais.

L'une des jumelles étant tombée malade, lui, qui adorait ses enfants, fit à haute voix cette réflexion :

— Si elle meurt, tant pis... Pour la chienne de vie qui l'attend...

Il s'arrêta. Puis, en proie au remords, dans un besoin de tendresse, il cajola l'enfant, la dorlota comme pour lui demander pardon.

Sa classe, il la faisait maintenant sans goût, machinalement. Tout à ses sombres préoccupations, il laissait rire et bavarder ses élèves. Il répétait ses leçons comme dans un rêve, les lisant dans un livre quelconque. L'âme noyée d'amertume, il haussait les épaules aux passages où, à propos des serfs, on vantait les bienfaits de la Révolution. Étaient-ils plus malheureux que moi ? songeait-il. C'était toujours la même chose : aux uns, tout; aux autres, plus nombreux, rien ; et cela sans cause, sans raison; car il était, lui, un vaillant, pas paresseux, d'une conduite irréprochable, et il se débattait dans une affreuse gêne, il pâtissait dans sa chair et dans la chair des siens. Chacun a le droit de vivre en travaillant, modestement, répétait-il. Et dans le désarroi de ses idées de fonctionnaire élevé dans le respect de l'au-