Page:Lavergne, Jean Coste - 1908.djvu/96

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qui ont du piston et l’échiné souple… Mes parents, des ouvriers, se sont saignés aux quatre veines pour me tenir à l’école supérieure de Montclapiers, jusqu’à seize ans, puis pour payer mon trousseau, mes livres et mes menues dépenses à l’école normale… J’en suis sorti avec le brevet supérieur et de belles phrases sur le rôle admirable de l’instituteur ! J’aimerais mieux un peu plus de galette… On m’a envoyé ici, où je gagne neuf cents francs. Notez que j’ai quatre frères ou sœurs plus jeunes que moi. Avec cette nichée, plus moyen de compter sur les vieux : c’est à peine s’ils ont assez pour eux… Que voulez-vous que je fasse ? À trente ans, j’aurai mille francs comme titulaire de cinquième classe… Et pour arriver à cette mirifique situation, j’ai devant moi cinq ou six ans comme stagiaire à quarante-neuf sous par jour, oui, 2 fr. 44, pas plus !… Ah ! malheur ! ils mériteraient que nous fissions la classe en savates et en veston troué aux coudes !…

Cette boutade souleva un long éclat de rire. Coste, lui, écoutait, intéressé, quoique n’osant rien dire, pour ne pas attirer sur soi l’attention de ses collègues ; mais, au fond, dans le caquet faubourien de Bertrand et dans les paroles découragées des autres, il reconnaissait la plupart de ses préoccupations constantes ; il approuvait de la tête, et, songeant à son dénuement, il se disait que de tous ceux qui se plaignaient là, il était, lui le silencieux, le plus misérable.

Bertrand recommençait de plus belle à gouailler. Sa voix aigrelette semblait pétiller ; il se grisait de paroles et de gestes, sa verve fouettée par les rires que ses réflexions faciles et comiques amorçaient et qui fusaient de groupe en groupe.

— Bah ! s’écria-t-il, avec le cynisme de la jeunesse, ne s’attachant nullement à le déguiser, l’affichant, l’exagérant au contraire, — bah ! je m’en fiche au fond… Ça changera peut-être. En attendant, je fais gaiement des dettes…