Page:Le Braz - La légende de la mort en Basse Bretagne 1893.djvu/166

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XXII

Il n’est pas bon de simuler la mort


Autrefois, il y avait au collège de Tréguier de grands élèves dont quelques-uns avaient vingt-deux et même vingt-cinq ans. C’étaient de jeunes paysans auxquels on n’avait fait commencer leurs études que sur le tard. Bien qu’ils se destinassent à la prêtrise, ils se livraient souvent à des plaisanteries qui sentaient le rustre.

Un jour, débarqua au petit séminaire un garçonnet de chétive apparence, et dont l’esprit n’était guère plus robuste que le corps. Il était, comme on dit chez nous, briz-zod, c’est-à-dire un peu bête. Ses parents avaient pensé qu’à cause de sa simplicité même il ferait un bon prêtre, et s’étaient saignés aux quatre veines pour l’entretenir au collège.

Le cher pauvret ne tarda pas à devenir le souffre-douleur de ses camarades. Il n’était pas de méchant tour qu’on ne lui jouât.

Il avait d’ailleurs une âme sans rancune et se prêtait bonassement à tout ce qu’on exigeait de lui.

En ce temps-là, — je ne sais si cela existe encore, — les grands élèves avaient au collège des chambres qu’ils occupaient à deux ou trois. On les appelait pour cette raison des chambristes[1].

  1. M. Renan, qui fut élève en ce petit séminaire de Tréguier et qui lui a conservé un pieux souvenir, trace le portrait suivant des jeunes gens qui le peuplaient, vers 1830 (Souvenirs d’enfance et de jeunesse, p. 136) :
    « Mes condisciples étaient pour la plupart de jeunes paysans des environs de Tréguier, vigoureux bien portants, braves, et, comme tous les individus placés à un degré de civilisation inférieure, portés à une sorte d’affectation virile, à une estime exagérée de la force corporelle, à un certain mépris des femmes et de ce qui leur paraît féminin. Presque tous travaillaient pour être prêtres… Le latin produisait sur ces natures fortes des effets étranges. C’étaient comme des mastodontes faisant leurs humanités. »