Page:Le Franc - Le destin - nouvelle canadienne inédite, Album universel, 25 août 1906.djvu/11

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tant !

Elle se leva et regarda par-dessus son épaule, tandis qu’il lisait. Elle s’efforcait de ne voir que la feuille de papier noirci de la haute écriture de Maurice, d’oublier la tentation du beau front entre les cheveux grisonnants. Elle donna son avis : ceci lui paraissait exagéré, cela maladroit… Peut-être serait-il bon de supprimer cette phrase, d’ajouter cette autre…

Il se reprenait à argumenter, à ne voir en Andrée qu’un contradicteur. À la fin, elle pressa sa main sur les lèvres de Maurice :

— Je ne vous écoute plus, dit-elle. Vous savez bien que je ne suis pas capable de vous tenir tête. Et puis, ajouta-t-elle en se levant brusquement, venez me reconduire, voulez-vous ? J’ai besoin de marcher.

Ils sortirent en silence. Un épais verglas rendait glissante l’allée du jardin. Maurice prit le bras d’Andrée, en se penchant vers elle, tandis que Kate refermait bruyamment la porte derrière eux.

Maurice rit pour la seconde fois.

— Je m’étais trompé, dit-il, vous n’êtes pas encore de ses amies. La pauvre Kate ! elle est trop vieille pour changer. Chaque fois que je reçois quelqu’un, elle est comme un bouledogue prêt à mordre.

Il se tut. Une voix qui était un souffle d’âme montait à son oreille, une main tremblante se posait sur son bras.

— Qu’importe, si Kate est fâchée, puisque je suis heureuse, moi ! car je suis heureuse, vous le savez, Maurice. Je vais partir dans quelques heures, mais je n’y songe pas, du moment que je suis avec vous. Je vous aimais tant… tant… Et voilà que j’ai l’illusion que tout mon amour pour vous est revenu. Je ne sais comment cela s’est fait. Il me semble que je vous vois pour la première fois. Répondez-moi, mon Maurice aimé : ne me retrouvez-vous pas telle qu’autrefois ?