Page:Le Goffic - Le Crucifié de Keraliès.djvu/165

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audience à huis clos : de la formule d’adjuration, marmonnée plus qu’articulée par le demandeur, à l’arrêt silencieux du juge, rien n’en transpirait au dehors. Elle durait en moyenne un quart d’heure et n’était troublée que par le bruit du vent dans les brèches de la toiture ou le frôlement velouté d’une aile de chauve-souris rasant la corniche. Yves-de-Vérité, dont l’œil scrute les âmes jusqu’au tréfonds, n’avait pas besoin qu’on lui fît un long exposé de l’affaire évoquée à sa barre. Il suffisait de lui dire, après avoir secoué sa statue pour y faire descendre l’esprit :

— Tu es le saint chéri de la Vérité (littéralement Zantic-ar-Wrionez, le petit saint de la Vérité). Je te voue un tel. Si le droit est pour lui, condamne-moi ; si le droit est pour moi, fais qu’il meure dans les délais rigoureusement impartis.

Ces délais étaient de neuf mois. La sommation s’accompagnait d’un cérémonial compliqué, dont la marche est décrite tout au long dans le beau livre désormais classique d’Anatole Le Braz : Au Pays des Pardons. En y renvoyant le lecteur, je l’engage à ne pas oublier le commentaire juridique que M. Jobbé-Duval a présenté de ce même cérémonial dans la première de ses études sur les Ordalies bretonnes et qui en éclaire merveilleusement l’origine et le sens. Il est à remarquer, en effet, que l’adjuration à saint Yves-de-Vérité emprunte sur beaucoup de points les procédés habituels de l’ancienne citation en justice, notamment la wadiatio (remise d’une pièce de monnaie) et la constitution d’avoué. C’est tout à fait par excep-