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LE MÉNESTREL


MUSIQUE ET PRISON

(Suite)

PRISONS POUR DETTES

Prisons disparues. — Le manège et les concerts de lord Mazarin à la Force. — L’Anglais mélomane dans le fort du Hâ. — Les grands jours de Clichy : les improvisations de Julien ; les fanfares sonnées par le comte Léon ; un drame d’amour et une messe en musique.

En cette fin de siècle, le mot de prisons pour dettes semble vide de sens. À une époque où la contrainte par corps n’existe plus qu’en matière correctionnelle, nos contemporains s’imaginent difficilement que la loi ait pu permettre l’incarcération de négociants gênés ou de joyeurs viveurs qui ne faisaient pas honneur à leur signature ou qui se refusaient à payer leurs fournisseurs.

C’est seulement après 1860, qu’en France du moins, disparut une disposition légale dont l’origine remonte à la plus haute antiquité. Dès les premiers âges du monde, le créancier fut maître de la liberté du débiteur qui ne pouvait ou ne voulait le satisfaire. Toutes les législations reconnurent le principe et le consacrèrent par des mesures variant suivant les mœurs, les coutumes et la civilisation de chaque pays. Mais plus celui-ci avance dans la voie du progrès, plus les lois, réglant les rapports de créancier à débiteur, restreignent les exigences de celui-là. Jadis, l’homme qui ne payait pas ses dettes était l’esclave, en quelque sorte la bête de somme de son créancier. Dans les temps les plus rapprochés de notre époque, la situation d’un débiteur était presque privilégiée. Sans doute, le créancier qui avait obtenu un jugement était autorisé à faire incarcérer son débiteur ; mais il devait lui assurer dans la prison même une chambre et une pension convenable, et s’il était d’un jour en retard pour le paiement de la somme affectée à l’entretien du détenu, celui-ci recouvrait aussitôt sa liberté.

Or, nombre de prisonniers pour dettes, qui n’ignoraient pas combien cette pension obligatoire exaspérait leurs créanciers, se plaisaient à rester sous les verrous, comme rats en fromage, si bien que leurs prétendus persécuteurs devenaient, à ce jeu agaçant et dispendieux, de véritables persécutés.

Lord Mazarin est resté le type de ces débiteurs irréductibles au xviiie siècle. Jamais le grand seigneur ne voulut donner une obole à ses créanciers. Ce fut à leurs frais qu’il passa vingt années de sa vie à la Grande-Force. Il y tenait table ouverte, faisait du manège et de la haute école dans la Cour de la Dette : il y donna même des concerts et des bals qui furent très suivis. L’amour vint embellir sa captivité. Sans préjugés, mais non sans ressources, le noble seigneur épousa la fille du concierge de la prison. La Révolution de 1789 lui ouvrit les portes de la Force, et les créanciers en furent pour leurs frais.

À quarante ans de distance nous trouvons un excentrique du même genre, un Anglais bien entendu, écroué au fort du Hâ, dans le quartier de la Dette, pour une somme de six mille francs qu’il s’obstinait à ne pas vouloir payer. Il avait cependant vingt-cinq mille livres de rente, et il resta dix-sept ans dans la prison départementale de la Gironde, où il vivait d’ailleurs le plus gaiement du monde. C’était un passionné de la musique populaire. Tous les jours il appelait des chanteurs ambulants, qui savaient d’ailleurs sa manie, et leur faisait égrener les perles de leur répertoire. Le concert fini, il leur distribuait à chacun une pièce de cinq francs.

Mais de toutes les maisons de force, celle qui vit défiler le plus d’originaux et célébrer le plus de fêtes, ce fut la prison spéciale pour dettes de Clichy, disparue aujourd’hui du sol parisien et remplacée par des établissements où la gaieté française, sans doute par habitude, cherche encore sa place. Clichy a trouvé ses poètes et ses historiens : il est regrettable que pas un compositeur n’ait songé à en éterniser le souvenir, ne fût-ce même que par une chansonnette : car, dans cette prison où passèrent les gens du meilleur monde, on faisait beaucoup de musique, de l’excellente, et même de la carnavalesque au superlatif.

Un jour, le chef d’orchestre de Tivoli, le célèbre Jullien, que la rigueur d’impitoyables créanciers retenait à Clichy, y donna un concert qui rappelle les harmonies de la fanfare de Moncrabeau.

Sa chambre dominait le mur de ronde qui donnait sur Tivoli. Lorsqu’il entendit exécuter les quadrilles dont il était le compositeur et où il s’était réservé la partie de flûte, il ne put résister à la tentation de coopérer encore à ces fêtes de la jeunesse, du plaisir et de l’amour.

Il court de chambre en chambre, raccole tout ce qu’il peut trouver d’instrumentistes pour improviser un orchestre, et les emmène dans sa chambre. Là, on approche plusieurs tables de la fenêtre qui fait face à la grande allée de Tivoli, et sur cette estrade Jullien, s’appuyant aux barreaux de fer, passe ses bras et sa flûte en dehors ; puis il joue, avec une incomparable suavité, un solo à rendre jaloux tous les rossignols des jardins d’alentour. Les habitués de Tivoli, qui ont reconnu leur virtuose favori, l’applaudissent à tour de bras.

Tout à coup Jullien se rejette dans sa cellule et crie d’une voix de stentor : « En place ! en place ! »

Aussitôt son orchestre improvisé, l’un avec une armoire devenue grosse caisse, l’autre avec les chandeliers transformés en triangle, enfin Jullien avec sa flûte, enlèvent en vigueur un quadrille endiablé.

Tous les danseurs de Tivoli quittent la salle de concert et viennent se trémousser dans le jardin, aux sons violents de cette musique enragée.

Ce divertissement se renouvela plusieurs dimanches de suite : malheureusement, les détenus ayant voulu réaliser avec une livre d’allumettes chimiques — elles flambaient alors — les exercices pyrotechniques que la direction de Tivoli appelait l’embrasement de la terre, celle de Clichy interdit aux prisonniers des concerts et une mise en scène dont l’apothéose, ainsi comprise, pouvait avoir des suites moins divertissantes.

Il semblait d’ailleurs que toutes les excentricités fussent permises dans cette hospitalière prison. Le comte Léon, dont les prodigalités et les aventures sont restées non moins célèbres que son auguste naissance, faisait retentir les échos de Clichy des bruyantes fanfares de son cor de chasse, alors que cette haute fantaisie était formellement interdite dans les rues et dans les maisons de la capitale.

Mais que de fois, dans la vie comme dans les drames, les larmes sont voisines du rire ! Un jour, en cette retraite de viveurs fourbus où l’on entendait partir du matin au soir des fusées de rire avec les bouchons de champagne, une tragédie vint mettre, sur les roses effeuillées par le plaisir, ses taches de sang.

Francesco Roberti, fils d’un général italien mort au service de la France, s’était ruiné pour les beaux yeux d’une comédienne qu’il épousa le jour où il ne lui resta plus rien que son nom. Mais l’actrice, dépensière autant que capricieuse, ne sut pas comprendre les devoirs que lui imposait sa nouvelle situation, et son mari, qui l’adorait, dut faire des dettes pour subvenir aux exigences de la jeune femme. Au jour de l’échéance, il ne fut pas en mesure de payer les billets qu’il avait souscrits, et après maints ajournements, les créanciers le firent écrouer à Clichy.

La comédienne ne parut même pas se douter que son mari était en prison pour dettes. Elle ne vint pas le voir. Francesco était jaloux et amoureux. Sa tête travailla, comme on pense bien, et de telle sorte que le malheureux fut atteint d’une invincible mélancolie. Il s’imaginait que l’ingrate avait un amant, et même qu’elle avait racheté ses dettes à vil prix pour le tenir plus longtemps sous les verrous. Il lui écrivait dix fois par jour des lettres passionnées et furibondes qu’il déchirait presque aussitôt. Il fallut bientôt le surveiller. Il avait essayé d’entamer le plafond à coup de couteau ; une autre fois, il avait tenté de mettre le feu à ses meubles. Il voulait sortit à tout prix de la prison pour aller poignarder son infidèle.

Le directeur fit transporter son pensionnaire dans une chambre voisine de la sienne, pour le veiller de plus près. Mais le lendemain Roberti, passant par la cuisine, se saisit d’un couteau et se le plongea dans le cœur.

Ses compatriotes sollicitèrent et obtinrent l’autorisation de lui rendre les derniers devoirs suivant les usages de leur pays. Ils lavèrent et parfumèrent son corps, ceignirent son front d’une couronne de fleurs et l’exposèrent, revêtu d’habits de fête, dans sa chambre transformée en chapelle ardente. Puis ils passèrent la nuit en prière auprès de lui.

Le lendemain, à la chapelle, Panlateoni chantait la messe de Cherubini et Graziani imitait, sur un Pleyel, les sons graves et plaintifs de l’orgue. La scène était déchirante. Toute la colonie italienne pleurait ; et les détenus qui assistaient en masse, avec recueillement, à cette funèbre cérémonie, oublièrent de rire et de banqueter le soir.

(À suivre.)

Paul d’Estrée.

JOURNAL D’UN MUSICIEN


FRAGMENTS

(Suite.)

Je reviens du festival russe chez Colonne. — Le programme comprenait l’Antar de Rimsky-Korsakow, la symphonie en si mineur de Borodine, des pièces de César Cui, etc.