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LE MÉNESTREL

Décidément beaucoup de musiciens du temps présent n’utilisent dans la musique symphonique qu’un nombre infiniment restreint de thèmes, sinon un seul. Ce n’est plus l’idée mère engendrant une foule d’idées épisodiques. C’est l’idée unique, variée seulement par les colorations changeantes de l’harmonie, des sonorités instrumentales, et quelquefois par une désarticulation rythmique.

Quand je vois reparaître ce thème d’étage en étage, à toutes les fenêtres de l’édifice sonore, grogné par les basses, gémi par le basson, soupiré par le violoncelle, rêvé par l’alto, pastoralisé par le hautbois, pépié par la flûte, il me semble entendre le maître de philosophie dire à M. :

Belle marquise, vos beaux me font mourir d’amour.
D’amour mourir me font, belle marquise, vos beaux yeux.
Vos beaux yeux d’amour me font, belle marquise mourir.
Mourir vos beaux yeux, belle marquise, d’amour me font.
Me font vos beaux yeux mourir, belle marquise d’amour.

La plupart des maîtres russes contemporains paraissent sous l’influence de Liszt et de Berlioz. Chez eux la préoccupation du pittoresque prime celle de la beauté plastique. Ils en arrivent ainsi à s’attacher même à des effets d’ordre inférieur confinant à ces effets de pure virtuosité qu’on rencontre jusque dans les meilleures pages de Liszt. Leurs productions ont souvent quelque chose de lâché, de démesuré dans les proportions, avec de fréquentes redites qui les font ressembler à des improvisations.

Mais il y a chez eux de belles qualités. Quand ils auront fait le tour des romantiques, ils viendront aux classiques, à Bach, à Mozart, à Beethoven, à Mendelssohn, et alors ils donneront des chefs-d’œuvre.

L’École russe date d’hier. L’adolescent préfère toujours Lucain à Virgile. C’est seulement dans la maturité que le lettré sait discerner, sentir et aimer la véritable Beauté.

Il y a un grand nombre :

D’excellent traités d’harmonie depuis Rameau jusqu’à Reicha, Fétis, Barbereau, Reber, Bazin, Bienaimé.

D’excellents traités de contrepoint et de fugue, depuis Albrechtsberger jusqu’à Cherubini et Fétis.

D’excellents traités d’instrumentation : celui de Berlioz, qui est un chef-d’œuvre, ceux de Gevaert, qui sont un véritable monuments de science didactique, les manuels de Savard et de regretté Guiraud.

D’excellents traités de plain-chant, notamment ceux de La Fage et de Fétis.

Mais il n’existe qu’un seul Traité de Mélodie, celui que Reicha écrivit jadis, qui est fort remarquable et devrait être remis à jour. À peine le sujet a-t-il été entrevu par Fétis dans son Traité élémentaire de musique publié à Bruxelles (Encyclopédie populaire) et esquissé par Lobe dans son Traité pratique de composition musicale, que M. Gustave Sandré a traduit dans notre langue, rendant ainsi un signalé service aux musiciens français.

Quant à l’art de construire un morceau dans les divers genres de composition, c’est Lobe seul qui s’est efforcé de l’enseigner d’une façon complète et pratique à la fois, quoique très rapide, dans ce dernier ouvrage.

Allons ! Voilà deux lacunes que devraient bien combler les théoriciens français.

On reviendra à Gounod comme on revient à Lamartine, dont la musique rendait si bien la nombreuse harmonie ! On oubliera Polyeucte et le Tribunal de Zamora comme on oublie Toussaint Louverture ou le Cours de littérature, et on redemandera à certaines pages de Faust, de Mireille, de Roméo leur charme exquis, comme, à un degré d’art supérieur, on redemande aux Méditations, aux Harmonies poétiques, à Jocelyn, leur génial et céleste enchantement.

La génération nouvelle ne peut comprendre l’impression que causèrent les premières pages de Gounod, — parce que ces pages, elle les a connues dés l’enfance et en a été saturée, — parce que des formes de Gounod tous les artistes s’emparèrent, et les usèrent sans réserve, je dirai presque sans pudeur, — parce qu’aussi cette génération ne veut pas se rendre compte de ce qu’était l’air musical ambiant quand survint Gounod, et de la tenue que le maître apporta dans le style du drame lyrique français.

Qui avant lui avait écrit pour nos théâtre quelque chose comme la première page de Faust, — j’entends le début de l’introduction, — ou comme le Prélude d’orgue dans la scène de l’Église ? Qui avait transporté dans l’opéra ces procédés classiques, ces tours de phrase délicats, ce style où semblait pour la première fois palpiter le souvenir des grands maîtres, Bach, Mozart, Mendelssohn, Schumann ?

Je n’ai aucun éloignement pour la musique comique. Il a été écrit des chefs-d’œuvre en ce genre. Je crois même qu’aujourd’hui il y aurait une mine toute nouvelle à explorer, en traduisant la verve bouffonne, — ou simplement l’esprit, — avec les modalités de la musique contemporaine. Je suis même étonné que personne n’y ait encore songé.

Mais j’ai l’horreur de la caricature. La musique dégingandée qui cherche à parodier avec ses sautillantes chansons, au tour canaille, aux rythmes hébétants, aux sonorités platement crues, ce qui a fait la poésie et ce qui a servi de thème inspirateur à tous les arts dans la suite des âges, me paraît profondément méprisable. Elle a fait un mal incalculable, qui a été au delà de l’abaissement d’une des formes les plus charmantes de l’art musical et de l’ennui éprouvé de plus en plus par la foule aux plus purs chefs-d’œuvre, car elle a augmenté cette déplorable disposition à blaguer les nobles sentiments, à se blaguer soi-même, qui est un des travers les plus fâcheux, les plus nuisibles, — j’ose dire, — un des fléaux de la nation française.

(À suivre.)

A. Montaux.

NOUVELLES DIVERSES


ÉTRANGER

Échos de Saint-Pétersbourg : Mercredi soir, à la représentation du théâtre Panaiew, le public, sous l’impression des nouvelles de Paris, a demandé la Marseillaise, qui a été exécutée trois fois aux acclamations frénétiques de la salle. L’Hymne national russe a été aussi exécuté trois fois. Il régnait dans la salle une grande émotion patriotique. — Le même soir, pendant un entr’acte de la représentation du beau drame de Victorien Sardou, Patrie ! joué en russe au théâtre du Cercle artistique et littéraire russe, l’orchestre a exécuté la Marseillaise. Le public entier s’est levé, applaudissant et bissant l’hymne français. L’Hymne national russe, réclamé, a été joué ensuite. L’enthousiasme était indescriptible.

— Le compositeur tchèque Smetana continue de faire florès après sa mort. Son opéra la Fiancée vendue vient d’être joué à l’Opéra impérial de Vienne avec un succès marqué. Le deuxième et le troisième acte ont surtout plu au public. On n’ignore pas que la princesse de Metternich fait de grands efforts pour que cet opéra soit présenté au public parisien sur la scène de M. Carvalho.

— Un fait qui est à peu près complètement ignoré, c’est qu’une adaptation française de la Fiancée vendue avait été projetée du vivant même de l’auteur, en vue de la représentation de l’ouvrage à Paris, où il ambitionnait d’être joué. À cet effet, Smetana, pour étoffer sa partition, y avait ajouté plusieurs morceaux ainsi qu’une scène de danse, et avait divisé la pièce en trois actes, au lieu de deux qu’elle comportait originairement. Or, c’est cette version « parisienne » de l’œuvre qui est jouée actuellement sur presque toutes les scènes allemandes, et si le compositeur n’a pas été assez heureux pour réaliser le rêve qu’il avait caressé d’être présenté au public parisien, sa famille a du moins la satisfaction de voir que le projet qui en avait été formé a été très utile au succès de la Fiancée vendue et à la gloire posthume de Smetana.

— Au petit théâtre du château de Schœnbrunn, près Vienne, que Marie-Thérèse fit construire pour amuser ses jeunes filles et sa cour, le célèbre ténor Van Dyck fera prochainement ses débuts comme jeune premier. On y jouera, à l’occasion du mariage du duc d’Orléans avec l’archiduchesse Marie-Dorothée, le proverbe d’Alfred de Musset : Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, et Mme de Hohenfels, de Burgthéâtre, l’interprétera en français avec M. Van Dyck. Malheureusement, le nombre des personnes qui assisteront à ce début intéressant sera fort restreint, car le théâtre de Schœnbrunn peut à peine contenir trois cents spectateurs. Il est fort gentiment décoré dans le style Louis xv, et on vient d’y introduire un nouveau système d’éclairage.

Mlle Lola Beth, qui avait quitté il y a seize mois l’Opéra impérial de Vienne, a signé avec ce théâtre un nouveau contrat pour cinq années, à partir d’octobre 1897, étant obligée de remplir plusieurs engagements à l’étranger avant de pouvoir se fixer de nouveau à Vienne.

M. Lévi, le célèbre chef d’orchestre wagnérien, actuellement directeur général de la musique à l’Opéra royal de Munich, a été forcé, par suite du mauvais état de sa santé, de donner sa démission. Le prince-régent de Bavière lui a conféré l’honorariat de sa charge. En même temps, le régent a nommé kappellmeisters de la Cour les chefs d’orchestre Erdmannsdoerfer et Richard Strauss. Ce dernier, on le sait, est encore jeune et compte déjà parmi les compositeurs allemands les plus remarquables.