Page:Le Parnasse contemporain, III.djvu/56

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LE SOMMEIL SINCÈRE


Sur le grand lit drapé de rideaux de dentelle
Qu’une pâle veilleuse éclairait à demi,
Je m’assis en silence, et, m’accoudant près d’elle,
Longtemps je contemplai son visage endormi.

Est-il des cœurs si faux que leur sommeil nous mente ?
— Qui croire alors ? — Penché sur elle et sans parler,
Je regardais dormir cette tête charmante
Qu’un rêve malfaisant semblait parfois troubler.

Elle, l’enfant moqueuse et la gaîté des fêtes,
Qui vivait comme on chante, un éclair dans les yeux,
Quel flot mal contenu de douleurs inquiètes,
Du fond de son sommeil, battait son front joyeux ?

Elle, la folle aimée, et dont la seule envie
Était de tout risquer pour un brûlant plaisir,
Et de jouer à « quitte ou double » avec la vie,
Quel frisson singulier venait de la saisir ?

Endormie, elle était toute semblable aux vierges
Que les peintres pieux prosternaient autrefois
Au milieu des encens, des anges et des cierges,
Aux pieds d’un Christ sanglant et cloué sur sa croix.