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Le Petit Journal


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DIMANCHE 10 DÉCEMBRE 1893


344 ~~~~ SAINT VALÈRE ~~~~ 21
TRENTE-UNIÈME ANNÉE (Numéro 11307)
les manuscrits ne sont pas rendus


EXPLOSION D’UNE BOMBE
à la Chambre des députés

QUATRE-VINGTS BLESSÉS

Un attentat anarchiste, dont la nouvelle provoquera dans le pays entier un mouvement l’indignation, a été commis hier à la Chambre des députés.

Au moment où la Chambre des députés s’occupait de l’élection de M. Mirman, à quatre heures dix, une formidable détonation a tout à coup retenti, pendant qu’un épais nuage de fumée se répandait dans la salle des séances. Une bombe venait d’éclater.

Aussitôt une rumeur d’épouvante s’élevait et de toutes parts le public des tribunes s’enfuyait affolé, encombrait en une cohue inexprimable tous les couloirs du palais.

Quand la première émotion fut un peu calmée, on se porta au secours des blessés. Plusieurs députés dont on trouvera les noms plus loin avaient été atteints par les éclats du projectile.

Dans les tribunes des spectateurs une soixantaine d’assistants avaient été également blessés.

La questure, après l’explosion, avait donné l’ordre de fermer les portes du Palais-Bourdon, afin d’empêcher la fuite de l’auteur de ce criminel attentat. Les blessés, conduits dans le cabinet médical et dans les locaux des bureaux, ont été pansés immédiatement.

Pendant qu’on le secourait M. Roulier, procureur général, qui avait été prévenu, venait à la Chambre procéder à la première enquête.

M. Roulier, en pénétrant dans la salle des séances, constata qu’elle avait été littéralement criblée par les éclats de l’engin.

En séance

Au moment où se produisit l’attentat que nous racontons plus haut quelques députés quittent leurs bancs et se précipitent vers les couloirs de sortie, mais l’immense majorité, on peut presque dire l’unanimité des membres de la Chambre restent à leurs places.

Dans les tribunes du second rang à droite la panique est à son comble, le public se bouscule cherchant une issue et renversant les huissiers qui essaient vainement de barrer le chemin.

Dans la salle, à travers la fumée, on voit le président, M. Dupuy, debout, très calme, très digne, donnant l’exemple du sang-froid qu’il recommande de la voix et du geste, en engageant ses collègues à demeurer à leurs places.

Au milieu du silence qui se rétablit presque instantanément, on entend M. Dupuy disant :

Messieurs, la séance continue. (Vifs applaudissements sur tous les bancs.) Il est de la dignité de la Chambre et de la République que de pareils attentats, d’où qu’ils viennent et dont, d’ailleurs, nous ne connaissons pas la cause, ne troublent pas des législateurs. (Applaudissements prolongés.)

Lorsque la délibération sera terminée, le bureau se réunira et prendra, avec toute la réflexion et le sang-froid qu’il convient en pareille circonstance, les mesures nécessaires.

Les personnes qui ont été atteintes reçoivent tous les moins que comporte leur état. Quant à nous, restons en séance, fidèles à notre devoir. (Vifs applaudissements).

Toute la salle, le public des tribunes et les journalistes, oubliant pour la circonstance le règlement, applaudissant à tout rompre et à plusieurs reprises le président debout, la main sur la sonnette, au milieu d’un nuage de fumée, nuage qui n’était pas dissipé encore que M. de Montfort montait à la tribune et, reprenant la discussion, combattait pied à pied la thèse juridique de M. Mirman, ce qui n’empêche pas le jeune député de la Marne d’être validé, après une réplique de M. Hubbard, rapporteur, qui demandait cette validation, au nom du bureau.

M. Casimir-Perier monte alors à la tribune. Un vif mouvement d’attention se fait.

M. Casimir-Perier, président du conseil. -- La Chambre comprendra avec quel sentiment de tristesse je monte en ce moment à la tribune. Je la remercie, je la félicite d’avoir écouté la voix de son président et d’avoir poursuivi avec calme et dignité sa délibération.

C’est pour ne pas la troubler que je ne suis pas monté plus tôt à la tribune.

La Chambre a fait son devoir, le Gouvernement fera le sien. (Applaudissements.) Il est responsable de l’ordre public et il ne faillira pas à son devoir. (Nouveaux applaudissements.)

Il y a dans ce pays des lois qui protègent la société ; elles sont confiées à notre garde, nous les appliquerons (Vifs applaudissements.) M. Dupuy, président. -- En votre nom, votre président s’associe aux paroles qui viennent d’être prononcées par le chef du Gouvernement.

Quand la séance sera levée, le président -- En votre nom, nom président s’associe aux paroles qui viennent d’être prononcées par le chef du Gouvernement. Quand la séance sera levée, le président, accompagné du bureau, portera aux blessés de cet odieux attentat les sentiments de sympathie de la Chambre tout entière. (Applaudissements).

Dans un pareil moment, il n’y a qu’un sentiment, c’est un sentiment d’émotion et de pitié unanime ; votre bureau se réserve de prendre les mesures d’ordre et de sécurité qui lui incombent.

Après ces paroles qui sot couvertes d’applaudissements le président fait connaître le résultat du scrutin pour la nomination d’un membre de la commission du contrôle de la circulation monétaire. C’est M. Bourgeois (du Jura) qui est élu par 242 voix.

La Chambre fixe son ordre du jour de lundi prochain et se sépare à cinq heures avec le calme dont elle ne s’était pas départie pendant toute la durée du débat qui a suivi l’attentat.

Ovation à M. Dupuy

À cinq heures dix, M. Dupuy, président de la Chambre, traverse le salon de la Paix pour regagner ses appartements. Les députés, les journalistes, les personnes présentes se précipitent et lui font une ovation en criant : Vive Dupuy ! vive le président ! M. Charles Dupuy répond : Vive la France ! vive la République ! Criez : Vive la République !

Les mesures d’ordre à la Chambre

À peine la détonation s’était-elle produite que des huissiers de la Chambre et des garçons de service se précipitaient vers toutes les issues du Palais-Bourbon en criant : Fermez les portes !

Trois minutes ne s’étaient pas écoulées que déjà les grilles étaient closes, que les soldats composant le poste avaient pris les armes et empêchaient de sortir. Ce n’est qu’à six heures que les députés, et quelques personnes dûment reconnus par les questeurs ont pu quitter le Palais par la porte de la rue de Bourgogne, toutes les autres portes étant condamnées. Personne n’était autorisé à sortir, personne autorisé à entrer.

Ont seuls pu pénétrer dans l’intérieur du palais législatif MM. Roulier, procureur général, Lépine, préfet de police, Gaillot, chef de la police municipale, Girard, chef du laboratoire municipal, et Clément, commissaire aux délégations judiciaires. On pense que, grâce à ces mesures d’ordre, on pourra saisir le coupable. Des personnes se disent d’ailleurs en mesure de le reconnaître s’il leur est présenté. Deux dames, notamment, affirment qu’elles ont vu l’individu qui jetait la bombe.


APRÈS L’EXPLOSION

L’explosion s’est produite à quatre heures dix. À quatre heures quinze la nouvelle en était connu au Petit Journal, qui est relié au Palais-Bourbon par un fil télégraphique spécial et par le téléphone. Aussitôt plusieurs de nos rédacteurs se dirigeaient en hâte vers la place de la Concorde.

Ci-dessous leurs impressions, telles que nous les avons reçues un peu pêle-mêle, dans l’affolement général.

À cinq heures, devant la Chambre

Les grilles du Palais-Bourbon fermées. Il est impossible de communiquer avec les personnes de l’intérieur, et les agents de faction devant la Chambre ne veulent point laisser franchir le trottoir.

Du dehors, on aperçoit de nombreuses personnes qui font les cent pas dans la cour, derrière les grilles, et qui sont littéralement prisonnières. Ce sont des curieux qui étaient allés innocemment à la Chambre pour assister à la séance, et qui ne pensaient guère qu’un attentat dirigé contre nos représentants les empêcherait, peu d’heures après, de regagner leur domicile.

Sur le quai, calme complet. À cette heure-là, on n’a pas eu encore connaissance de l’explosion dans les environs du Palais-Bourbon. Aussi la place et le pont de la Concorde ont-ils leur aspect habituel.

Les premiers cris des camelots

Vers six heures, l’avant-garde de l’armée des camelots se précipite avec les éditions supplémentaires des journaux du soir sur la ligne des grands boulevards, stupéfiant littéralement la foule des passants par ses cris et ses titres en énorme lettres.

L’histoire de Guillot criant au loup est bien connue du badaud parisien, qui a été si souvent par les vendeurs de canards tardifs. Néanmoins, les esprits étaient si bien préparés à des nouvelles de ce genre par les événements récents de Barcelone, que tout le monde mettait la main à la poche et tirait son sou. Pour nombre des personnes, c’était le sou de la peur : aussi la panique était-elle aussitôt répandue sur les terrasses des cafés, dans les passages, partout où l’on causait, par cette soirée, assez clémente de décembre.

— Croyez-vous, hein ? Les misérables !

— Bah ! Je m’en doutais. Ça devait arriver un jour ou l’autre, une affaire pareille.

Tels étaient, les propos échangés entre les premiers lecteurs au courant du sinistre attentat.

Ajoutons qu’on entendait aussi des réflexions pas trop flatteuses pour les députés. Mais ce sont là des lieux communs sur lesquels il ne serait pas décent d’insister pour le moment.

Les premiers bruits

Les nouvelles n’arrivent que très difficilement, et naturellement très grossies.

Un de nos amis qui sort à six heures du cercle de l'Escrime nous dit que l’un des membres de ce cercle racontait que M. Poincaré et l’abbé Lemire étaient tués !

À la préfecture de police

À la nouvelle de l’attentat, le préfet de police a fait appeler les officiers de paix des brigades politiques. Tous les hommes disponibles ont été aussitôt mobilisés.

Des surveillances et des perquisitions ont été ordonnées chez les anarchistes connus et qui peuvent -- selon la police -- être soupçonnés. Des « souricières » ont été organisées.

Qu’est-ce que tout cela donnera comme résultat ? On espère… Espérons !

A 6 heures 15, sur la place

La foule commence à arriver sur la place de la Concorde.

On n’entre toujours pas dans la Chambre dont les portes ne s’ouvrent que pour les magistrats, le procureur de la République, un juge d’instruction, M. Goron, chef de la sûreté et de nombreux commissaires de police.

On ne laisse non plus sortir aucune des personnes qui assistaient à la séance. Les nouvelles commencent cependant à venir de l’intérieur du Palais-Bourbon.

Femmes de députés

Dans la foule sans cesse grossissante qui se presse autour des grilles fermées du Palais-Bourbon, les femmes dominent ; la plupart, comme il est facile de le comprendre, sont des femmes de députés.

Entre autres, une dame affolée saute hors d’un fiacre et force le cordon d’agents en s’écriant : « Je suis Mme Carquet, femme du député de la Savoie ; mon mari, des nouvelles de mon mari… est-il blessé ? »

Placé derrière la grille un officier de paix la rassure et lui réponds que son mari n’est pas atteint.

À vingt, à cent demandes pareilles, il répond invariablement la même chose, cet aimable officier de paix, sans contenter personne ; mais déjà quelques députés paraissent. On les interroge fiévreusement à la sortie, et leur parole calme les plus agités.

Arrivée des premiers secours

Un certain nombre d’internes de l’Hôtel-Dieu sont arrivés à cinq heures et demie avec des brancards sur des fiacres.

Des voitures des Ambulances urbaines sont venues qui ont emmené des blessés. Une trentaine de personnes ont été atteintes par des éclats de verre et de bois.

Beaucoup de députés du centre et de la droite avaient leurs vêtements couverts d’une poudre blanche. Dans l’intérieur, les députés qui sortent passent entre M. Lépine et un questeur qui reconnaissent chacun d’eux.

Cette mesure est appliquée en raison du grand nombre de nouveaux élus.

Les commissaires de police interrogent successivement les personnes qui assistaient à la séance ou qui se trouvaient dans l’intérieur du Palais-Bourbon. Chacun d’elles est fouillée.

Enquête sommaire

Une enquête a été aussitôt commencée pour savoir à quels députés avaient été délivrées des cartes pour la séance d’hier. Il résulte des renseignements fournis par la questure de la Chambre que les billets distribués pour cette séance comprennent : Galeries, depuis M. Cochin (Henry) (Nord), jusques et y compris M. Deproge. Tribunes : depuis M. Le Gavrian jusques et y compris M. de Mahy.

A l’intérieur du Palais-Bourbon

Une douzaine de personnes blessées légèrement ont déjà regagné leur domicile, soit à pied, soit en voiture.

Le colonel Rasturel, officier roumain, qui se trouvait dans la tribune diplomatique, a été blessé assez grièvement à la tête par un clou.

Le sous-préfet de Louhains a également été blessé.

La plupart des blessures ont été produites par des clous, longs de deux pouces, et à tête carrée, semblables aux clous à ferrer les chevaux.

On fouille tous les blessés.

Deux d’entre eux, de mine pitoyable, nommés Lenoir et Legros, et un troisième individu sont gardés à vue à côté de la buvette.

Une jeune femme, qui se trouvait à côté du criminel auteur de l’attentat, a eu la rotule brisée. Elle affirme qu’elle reconnaîtrait cet homme si on le mettait en sa présence. Un huissier de la Chambre assure également qu’il reconnaîtrait le coupable.

Outre le médecin du Palais-Bourbon, MM. Viger, ministre de l’agriculture, Bizarelli, Prévost Chassaing, de Mahy, députés, qui sont également docteurs en médecine, prodiguent leurs soins aux blessés et pratiquent les premiers pansements.

L’engin

Plusieurs personnes qui se trouvaient dans les tribunes, en haut, ont dit avoir aperçu l’engin au moment où l’auteur de l’attentat le lançait parmi les députés. Les témoins ont donné une description de la bombe. C’est un cylindre long de quinze centimètres environ, un peu plus gros qu’un bâton de cosmétique. L’engin muni d’une mèche qui brûlait était plein de grenailles de fer et de têtes de gros clous. On pense qu’il était chargé de poudre chloratée.

Un certain nombre de députés ont ramassé des fragments de la cartouche et quantité de clous qu’ils montraient à leurs amis.

De la part de M. Carnot

Dès qu’il a connu l’attentat commis à la Chambre des députés, M. le Président de la République a envoyé un télégramme à M. Charles Dupuy, président de la Chambre, pour lui exprimer la part qu’il prenait à l’émotion causée par le crime dont plusieurs membres du Parlement venaient d’être victimes.

Il a aussitôt envoyé à la Chambre un des officiers de sa maison militaire, M. le capitaine de frégate Marin-Derbel, qui, après avoir vu M. Charles Dupuy, président de la Chambre, pour lui exprimer la part qu’il prenait à l’émotion causée par le crime dont plusieurs membres du Parlement venaient d’être victimes.

Dès que le nombre et l’état des blessés ont été connus, M. Casimir-Perier, président du conseil, a envoyé à l’Élysée M. le comte de Bourquenay, directeur du protocole, qui a donné au Président de la République les détails les plus complets.

À six heures et demie, M. Raynal, ministre de l’Intérieur, s’est rendu à l’Élysée et a eu avec M. Carnot un assez long entretien.


DANS LA SOIRÉE

Sur les boulevards

La nouvelle de l’attentat à produit, dans le cœur de Paris, une émotion moins considérable qu’on n’aurait pu le croire. De la curiosité, beaucoup ; de la frayeur, non.

Les grands boulevards qui sont dans cas pareils, le soir surtout, un criterium infaillible, les boulevards présentaient à cet égard un aspect caractéristique. Guère plus de monde que d’habitude, mais qu’elle effrayante consommation de journaux !

On lisait partout : sur les terrasses des cafés, sous les réverbères et devant les vitres des magasins éclairés à l’électricité ; les lecteurs avides de détails se touchaient coude à coude. Ah ! ç’a été une rude aubaine pour les camelots de la rue Drouot et du faubourg Montmartre notamment dispersaient en un clin d’œil d’énormes liasses de leur « papier » encore tout humide.

Dans l’attente des journaux

Nous avons dit que dans les quartiers populeux et sur les boulevards, la foule avait été grande et l’animation extrême pendant toute la soirée. Dans les quartiers élégants comme ceux des Champs-Élysées, du Parc-Monceau et autres, l’émotion causée par le tragique événement de la journée s’est manifestée surtout devant les kiosques de journaux, qui jusqu’à onze heures du soir ont été littéralement assiégés.

Dès qu’un porteur arrivait avec une nouvelle édition, chacun de se précipiter pour ne saisir qu’un numéro et d’aller le lire ensuite à la lueur d’un réverbère.

Depuis de bien longues années on n’avait vu pareil empressement de la part du public.

Chez quelques blessés

Dans la soirée, nous allons prendre à domicile, des nouvelles de quelques blessés. D’abord 3, rue Saint-Fiacre, chez M. Cordier, qui tient un commerce de marchand de vins. M. Cordier était allé à la Chambre avec un de ses amis, M. Bourgoz, concierge au n° 12 de la même rue. A neuf heures et demie du soir, ni l’un ni l’autre n’avaient reparu chez eux et leurs femmes affolées et n’ayant de renseignements que par les journaux du soir, se demandaient s’ils n’étaient pas morts.

Un autre blessé, nommé Guillotier, habite dans un hôtel de la rue du Boulot. Il n’était descendu que depuis trois jours dans cet hôtel où il s’était fait inscrire comme ouvrier boulanger. En sortant, hier matin, il avait dit à son logeur qu’il ne rentrerait pas déjeuner, ayant l’intention d’aller se promener toute la journée avec ses camarades.

Nous nous sommes transportés chez M. Laporte, marchand de charbon, 146, rue de la Chapelle. Il assistait à la séance, dans la tribune d’où a été lancée la bombe, avec Mme Laporte qui a été assez grièvement blessée ; lui-même a été légèrement atteint au nez.

Il nous accueille fort aimablement et nous raconte ainsi ses impressions.

« M. Labarthe, député de l’Aveyron, m’avait donné deux cartes pour assister à la séance. Quand la bombe éclata, je n’eus pour ainsi dire aucune impression ; j’avais pourtant été atteint au nez, je saignais abondamment. D’instinct, je pris ma canne, je remis mon chapeau et voulus emmener ma femme qui, ne paraissant pas plus émue que moi, voulut se lever.

C’est à ce moment qu’elle s’aperçut qu’elle était blessée. L’émotion était vive autour de nous ; j’étais couvert de sang, on transportait ma femme dans un des bureaux de la Chambre, on lui donne les premiers soins, je la fis reconduire ici et voilà tout ce que je peux vous dire. »

À ce moment M. Labarthe, qui était auprès de la blessée, descendit au rez-de-chaussée dans le bureau ou nous avions été reçu et compléta les renseignements que nous venions de recueillir. « La blessure de Mme Laporte, nous dit-il, est moins grave qu’on ne l’avait cru tout d’abord ; c’est demain seulement que nous serons fixés. Mais je vous en prie n’exagérez rien, nous avons des amis en province que cela effrayerait. »

De là, nous sommes allé chez M. René Gaumet, 202, boulevard Voltaire. Toute la famille était réunie, encore fort émue de ce qui était arrivé à l’un des siens. C’est M. Barodet qui était arrivé à l’un des siens. C’est M. Barodet qui avait donné les cartes qui ont permis aux deux frères, MM. Antoine et René Gaumet, d’assister à la séance. M. Antoine Gaumet nous fournit les renseignements suivants :

« Nous étions, nous dit-il, dans la deuxième galerie ; c’est tout près de nous qu’a été lancée la bombe. Après l’explosion, très ému, je dis à mon frère : « Tu es blessé ! » Tout d’abord il ne me répondit pas ; je le vis se renverser en arrière, évanoui ; je voulus lui donner des soins ; tout à coup il se releva et partit comme une flèche ; on l’arrêta dans les couloirs, on le conduisit à l’ambulance qui avait été organisée et, après les premiers soins, il a été transporté à l’infirmerie du dépôt. Il est blessé à la tête ; j’espère que sa blessure est légère, mais tel que vous me voyez je ne suis pas encore remis de la très vive émotion que j’ai éprouvée. »

Nous nous rendons chez M. Hurpot, propriétaire, 25, rue du Petit-Musc. Nous le trouvons dans son salon, entouré de sa famille. Il a le bras gauche en écharpe.

« J’étais allé à la Chambre avec ma femme et mon fils, nous dit-il ; nous étions dans les tribunes juste au-dessus de Mgr d’Hulst. Pour en venir au moment de l’explosion, je vous dirai que j’ai vu subitement une lumière aveuglante, suivie d’une forte détonation, puis une fumée intense. Nous nous sommes tous levés et précipités vers la sortie et, comme dans la panique on n’avait pas pensé à relever les strapontins, il a fallu enjamber les banquettes, ce qui a amené la chute de plusieurs personnes.

« Ce n’est que dans le couloir que je me suis aperçu de ma blessure, fort légère d’ailleurs ; quelques projectiles, on aurait dit des petits plombs, ont traversé mes vêtements et ont

64- FEUILLETON DU 10 DECEMBRE 1893 (1) LES DRAMES DE LA PAIX PANTALON ROUGE TROISIEME PAnTIB LE FORT DE LA MORT vi (Suite) Robert suivit ce regard. Deux hommes venaient d'apparaître là, et se tenaient immobiles ; l'un était petit et trapu; celui-là était vêtu comme tous les pirates, maie pour arme, il n'avait qu'un sabre de cavalerie et un revolver dont on voyait la gaine noire tranchant sur une ceinture d'étoffe de couleur claire. Au lieu d'un chapeau de paille, il était coiffé d'une sorte de turban et la longue queue de ses cheveux pendant dans son dos. — Un chef... Peut-être Dé-Than lui-même. .. dit A-Kim très bas. . L'autre était de très haute taille; il avait les épaules puissantes ; il était vêtu comme un Européen des colonies, de hautes guêtres emprisonnaient ses jambes jusqu'aux genoux; une ceinture serrait sablouseetun casque blano derrière lequel flottait une mousseline légère lui servait de coiffure. Il n'avait pas d'armes apparentes. — C'est sansdoûtel'AUemanddontlebonzo i parlé. — Oui. Je voudrais voir sa figure. 'ÏWïttVl'cï ci njr:cdu. iier iuf.rdii'ïî. Le pirate et l'Européen tournaient le dos, en effet. Us discutaient et leurs bras tendus, à divers moments, indiquaient devant eux tous les points de l'horizon. Une fois seulement, l'Européen se retourna à demi vers le chef des rebelles, et Robert put apercevoir une longue barbe flottante. Mais le visage resta dans l'ombre. Et cela, du reste, fut si aourt que même en plein jour Robert n'aurait pas eu le temps de voir. Puis tout disparut. Les deux hommes venaient de descendre. Et le paysage redevint désert, sur les hauteurs rocailleuses oû glissait ia lumière de la lune. Comme ils n'avaient pas une minute à perdre, ils quittèrent les roches pour regagner la forêt. Us n'avaient garde do suivre le sentier coupé de palissades où ils pouvaient tout à coup rencontrer quelque soldat des forts, non plus que la coulée de l'embuscade, parallèle au chemin. Ils s'enfonçaient dans les, fourrés. Us ne tardèrent pas, du reste, à s'arrêter. Ces fourrés venaient de finir brusquement sur un large espace absolument privé d'arbres et de broussailles et qui s'étendait très loin. La nuit continuait d'être claire ; ils pouvaient voir. C'était le-Repaire! I " La forteresse était construite dans une sorte de bas-fond, — contrairement, on le sait, à toutes lés règles de l'art militaire et elle s'enfouissait à demi dans le sol. Elle était protégée par des parapets et tout autour le terrain s'exhaussait naturellement et formait une première défense. L'ouvrage ■ paraissait Savoir la forme d'un rectangle et Robert en tournant par les bois sur presque toutes les faces put constater que ces faces avaient respectivement quarante-cinq à soixante-cinq mètres de longueur. Des créneaux nombreux étaient percés dans le talus extérieur à cinquante centimètres au-dessous de la crête. Par derrière devaient évidemment s'étager des gradins permettant aux défenseurs de tirer, sans se gêner les uns les autres, les premiers par-dessus la crête même, les autres par les créneaux. En outre, chaque face du rectangle était flanquée d'un bastion ajouré de deux rangées de créneaux. Dans l'espace laissé libre à dessein entre les retranchements et la forêt, le sol était hérissé de pieux, coupé de trous recouverts de feuillages. Et un fossé large de dix mètres environ étalait une nappe d'eau par-dessus laquelle se voyait encore une chevelure de bambous, d'abatis épineux, de piquets pointus. — Oui, murmura A-Kim à l'oreille de son 'maître, il y a longtemps que j'entends parler de cette forteresse, sans qu'on m'ait jamais dit où elle se trouve, comme on entend parler d'une légende ou d'un rêve ; c'est elle que les indigènes appellent : le Fort de la Mort ! Enfin, dernière défense, inextricable muraille où l'on ne pouvait avancer que pas à pas, le sabre d'abatis à la main, la forêt vierge avec ses arbres démesurés et l'enchevêtrement de ses broussailles dont chacune cachait un piège/!. Calme et presque indifférent, bien que son cœur battît avecforce, Robert regardait, s'imprégnait de-tout ce qu'il.voyait. Les' abords étaient déserts, bien que des cris, des bruits de toute sorte partissent de l'intérieur. Les rebelles, se sachant protégés par les avant-postes de la lisièreetparlespetitsfortins bâtis sur les roches, ne gardaient pas la forteresse. Des paillottes laissaient voir leurs toits de feuilles de palmier, vers le milieu des retranchements. Et au milieu, sous des arbres dont on avait coupé les branches et qui devaient servir de postes de surveillance en cas de danger,— des miradors, — un réduit surélevé paraissait être destiné à Dé-Than lui-même, qui, de là, avec son porte-voix, envoyait ses ordres dans toutes les directions. Des mugissements de buffles s'entendaient, partant de l'intérieur, et des voix rudes d'hommes et des cris aigus de femmes. '; Deux ou trois rebelles sortirent, par une voûte basse très sombre dont la première porte était ouverte. Ils rentrèrent presque aussitôt sans avoir dépassé le fossé. Tout à coup, des chiens aboyèrent furieusement, donnant l'éveil... Ils avaient reçu les émanations des deux étrangers, de deux ennemis. — Fuyons, maître... les chiens nous ont sentis... Ils se coulèrent dans le fourré.tlls n'avaient plus rien à apprendre. Robert dit, d'une voix que l'émotion faisait trembler, — une émotion non point faite d'épouvante, mais de joie, mais d'orgueil.* — A-Kim, s'il arrive que je meure, n'oublie pas ce que tu as vu, ét va trouver le commandant Lavidry... pour tout lui dire... ... — Maître, ma-vie est liée à la vôtre, je'ne rentrerai pas sans vous. Je mourrai «vec vous ou je mourrai pour venger votre mort. — A-Kim, je te l'ordonne... L'Annamite baissa la tête et ne répondit rien. ■ — A-Kim, répéta Robert, je te l'ordonne. Jure de m'obéir... — Bien, maître, j'obéirai, dit le serviteur d'une voix étouffée. Jls ne s'étaient pas arrêtés. C'était en se coulant dans les broussailles et les hautes herbes qu'ils se parlaient. De temps en temps A-Kim prenait le bras de Robert et obligeait le jeune homme à un détour. Son œil exercé avait reconnu un piège, une fosse habilement recouverte. Derrière eux les chiens aboyaient toujours. — S'ils mettent les chiens sur notre piste, nous sommes perdus, maître. — Sur les pierres desséchées du torrent, les animaux seront en défaut. — Ne le croyez pas, maître. A-Kim, lui-même, y a retrouvé vos traces. Les aboiements cessèrent. Us écoutaient, anxieux, ils n'entendaient plus. Us eurent un moment d'espérance. Déjà ils longeaient la coulée d'embuscade établie le long de la sente visible qui conduisait au Fort de la Mort. Au bout de cette coulée, deux ou trois mille mètres de broussailles, seulement, les séparaient des roches arides où le torrent s'était creusé sonlit. Leurs mains, leur visage étaient ensanglantés. Leurs vêtements étaient en guenilles. Eux-mêmes avaient l'air de ban-rdits. T. JULES MARY. (La suite à demain.)