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schismatiques, voire même les orthodoxes qui y célèbrent leurs mystères. Cette petite pierre sous laquelle Notre-Seigneur a été enseveli me semble le fondement, pour ainsi dire matériel, de l’édifice du christianisme, c’est-à-dire de tout ce qu’il y a de plus élevé dans la conscience humaine. Le respect de l’univers pour ces reliques est le fait le plus considérable qu’on trouve dans le monde moderne. La vérité part de là incontestablement.

Déjeuné au consulat où je dois, grâce à la courtoisie de mon hôte, prendre tous mes repas. M. le consul a fait préparer des chevaux, et, en sortant de table, nous allons visiter les tombeaux des rois, où je retrouve sur la porte la signature de notre excellent ami et si regrettable poëte, Charles Reynaud. — Visité les tombeaux des juges, où je remarque la façon dont les Hébreux creusaient les rochers ; car les tombeaux sont des cavernes à plusieurs compartiments. Les entailles sont circulaires et paraissent avoir été faites par une roue. On n’incisait pas la pierre, on la broyait. Nous montons ensuite au Scopus, d’où l’on découvre le Jourdain, la mer Morte et les montagnes de Moab. Nous revenons par la vallée de Josaphat, étroit espace où les juifs de tous les pays viennent se faire enterrer. De la poussière et des rochers. — Dîné au consulat. Vers dix heures, je prends congé de mon hôte, qui me fait reconduire chez moi par deux janissaires, la canne à pomme d’argent d’une main et la lanterne obligée de l’autre. Il me semble que je marche encore dans des tombeaux. Des murs noirs et silencieux, des voûtes sombres, pas le moindre bruit, pas la moindre lueur.

11. — Dessiné des juifs avant déjeuner. Il en vient tant, attirés par l’appât de quelques piastres, que j’en aurais pour un mois à faire tous ceux qui se présentent en un jour.

À deux heures, visité le palais de Pilate, transformé en caserne, dont le colonel nous reçoit avec force politesses. De sa chambre, on domine le parvis du Temple où est construite la célèbre mosquée d’Omar, que j’espère bien visiter.

On me montre, le long d’un grand mur qui soutient le terre-plein du parvis, les juifs qui prient. Car c’est aujourd’hui vendredi, et, à cette heure, le sabbat est commencé. C’est un touchant spectacle que celui de ces pauvres gens qui se lamentent sur les ruines du temple de Salomon et en baisent les dernières pierres. J’étudie longtemps leurs attitudes de prière et de douleur, car je pense en faire quelque chose. Ce grand mur vide, contre lequel se désolent et prient ces malheureux juifs a, en ce moment, une solennité surprenante. — Visité l’hôpital fondé par M. de Rotschild. Chaque lit porte le nom d’un des membres de cette famille ; voici l’école juive de création récente. Tout cela est fort bien tenu. — La synagogue. — Le quartier juif est ce qu’il est partout, déguenillé et fort sale. Les femmes qui apparaissent aux fenêtres sont très-bien attifées ; c’est demain sabbato.

12. — Levé tard. Je dors bien à Jérusalem. Dans l’après-midi, je sors avec M. le consul par la porte de Sion et nous allons au tombeau de David, où l’on a élevé une mosquée. Le cheik, personnage très-âgé et fort révéré des musulmans, nous reçoit entouré de toute sa famille. Quant au tombeau de David, on ne le voit point. Il est dans un souterrain dont personne n’ose franchir le seuil. On en a fait un simulacre à l’étage supérieur, et c’est tout ce que les yeux humains peuvent voir des restes du prophète redouté ; car une tradition menaçante dit que celui qui aurait l’audace de regarder le tombeau même serait frappé de mort à l’instant. Il faut donc se contenter de la copie, qui n’a rien d’autrement curieux. À côté de ce monument se trouve la maison de Caïphe, le grand sacrificateur. C’est un couvent arménien ; on y montre la place où saint Pierre a renié son maître, et dans la chapelle, la pierre qui recouvrait, dit-on, le tombeau de Jésus-Christ. Nous descendons le long des murailles, qui sont toutes d’un grand caractère, et nous remarquons, principalement à l’est, les constructions basses, qui sont gigantesques et datent de Salomon. Elles ressemblent fort à celles de Balbeck, et il ne serait pas surprenant que les unes et les autres fussent de la même époque. Nous rentrons par la porte Saint-Étienne et nous visitons l’église de Sainte-Anne, construite par Baudoin ier. C’est là qu’est née la sainte Vierge[1]. La piscine probatique est au pied du mur du temple.

13. — Dessiné dans la matinée et dans l’après-midi. — Visite au jardin des Oliviers, qu’on a entouré d’un mur. Je ne doute pas que les huit ou dix arbres qui forment ce jardin n’aient vu l’agonie de Notre-Seigneur, tant ils paraissent vieux. — Place où Judas a livré son maître. — Rochers sur lesquels dormaient les disciples pendant la prière de Jésus-Christ. — Grotte de l’agonie et pierre où a coulé la sueur de sang. On marche ici à chaque pas sur le souvenir de quelque douleur. — Ainsi, à côté de mon hôtel, dans la voie Douloureuse, j’ai l’arc de l’Ecce Homo, la place où le Sauveur est tombé la première fois sous le poids de la croix, la maison de sainte Véronique ; un peu plus loin, la colonne où fut affichée la sentence de mort. La tradition de tous ces événements est si vivante ; on suit avec si peu d’incertitude la trace des pas du Christ dans son dernier chemin ; le souvenir en est si présent, qu’on ne s’étonnerait pas trop si l’on venait à le rencontrer lui-même au détour d’une rue. On vit, pour ainsi dire, avec lui, et cette intimité, qui corrobore la foi et exclut le doute, amoindrit, il me semble, la solennité, ou, si l’on veut, l’idéal de cette grande figure. Il y a ici trop de l’homme dans l’Homme-Dieu. — Descendu aux tombeaux de la Vierge, de sainte Anne, de saint Joachim et de saint Joseph. Cette église, qui n’est qu’une crypte, est fort intéressante. Elle appartient aux Grecs.

Nous voici sur le mont de l’Ascension, où l’on montre dans une mosquée l’empreinte du pied du Sauveur lorsqu’il s’enleva vers le ciel. Je n’ai pu reconnaître sur cette trace la forme d’un pied. — Kiamil-pacha, gouverneur de la province, nous accompagnait dans cette visite ;

  1. Cet édifice, que Saladin avait converti en école, a été rendu au culte latin grâce au zèle intelligent de notre consul, M. de Barrère.