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VOYAGE EN PERSE,

FRAGMENTS
PAR M. LE CTE A. DE GOBINEAU,
(1855-1858)
DESSINS INÉDITS DE M. JULES LAURENS[1].


Une audience du roi de Perse.

Notre demeure, à Téhéran, est grande et belle. Assurément, ce n’est pas un monument de marbre. Il ne s’en fait pas en Perse. Mais elle est bien construite en briques crues avec des chaînes de briques cuites. Après avoir passé sous une voûte dans laquelle est pratiquée une chambre servant de corps de garde aux soldats qu’entretient chaque légation, on suit un corridor qui aboutit à une grande cour formant un carré long d’une assez belle étendue. Au milieu est une pièce d’eau en forme de T, le haut de la lettre longeant la façade ; des deux côtés, une rangée de platanes et des massifs d’arbrisseaux et de fleurs. Le terrain est dallé de grandes briques carrées. Les bâtiments qui entourent la cour sont exhaussés de trois ou quatre pieds et composés d’un rez-de-chaussée seulement ; c’est une série de chambres destinées pour la plupart aux gens de service. Au fond se présente le talar (la salle principale, le salon), percé de trois fenêtres à l’européenne et placé entre deux pavillons qui font saillie de chaque côté et sont ornés de niches garnies de stalactites dans le goût oriental. Les rebords des toits sont peints de couleurs brillantes et dentelés à la chinoise. De vastes terrasses en terre battue font le tour de la cour et recouvrent tous les bâtiments. Près du corps de logis principal, l’endéroun ou appartement intérieur, s’étend autour d’une cour séparée et longue un grand jardin, qui n’avait que le défaut de manquer d’arbres ; mais on en pouvait mettre, et c’est ce que nous fîmes bientôt. Enfin, pour terminer la description de notre demeure, elle occupe un vaste emplacement dans le quartier le plus salubre de la ville. Elle possède de l’eau en abondance et est tout au plus à cinq minutes de la porte de Schymyran, qui conduit aux montagnes. Nous étions donc très-bien partagés.

La plus importante affaire était désormais d’obtenir l’audience du roi et de voir le premier ministre. Le souverain ne nous fit pas attendre. Le troisième jour de notre arrivée, ayant reçu ses ordres, nous nous rendîmes en gala au palais, précédés des coureurs et des ferrachs royaux. Nous fûmes d’abord introduits dans un salon ou se trouvaient le ministre des affaires étrangères, Mirza-Say-Khan, le général en chef de l’armée persane, Azyr-Khan, le beau-frère du premier ministre, ancien ambassadeur à Pétersbourg, et deux ou trois autres personnes de marque. On nous offrit le kalian (pipe d’eau) et le thé. Après un instant de conversation, le grand maître des cérémonies, tenant un long bâton couvert d’émail et incrusté de pierreries, vint nous chercher. Il portait, comme le ministre des affaires étrangères, non pas le bonnet noir ordinaire, qui n’est pas d’étiquette pour les grands fonctionnaires lorsqu’ils paraissent devant le roi, mais un turban à forme haute et bombée, jadis en usage à la cour de Séfévys. Il avait aussi de longs bas rouges en mémoire de ce que, du temps de Djenghjyz, une des marques distinctives des khans mogols de premier rang était de paraître devant le Khaghan sans ôter leurs chaussures ; or, ces chaussures étaient des bottes rouges.

Après avoir traversé plusieurs cours et couloirs, nous arrivâmes à la porte d’un vaste jardin rempli de platanes, de fleurs et de bassins d’eau vive. Les bâtiments du palais, dont ce jardin est entouré, ont deux ou trois étages et sont ornés au rez-de-chaussée d’une série de peintures de grandeur naturelle, représentant des soldats réguliers, en uniforme rose, au port d’armes et le sourire sur les lèvres. Ce genre d’ornementation, qui rappelle beaucoup, par le style et les qualités de la peinture, les boutiques de la foire, n’est pas à l’abri de toute critique. On nous fit mettre là des galoches par-dessus nos bottes ; c’est toujours le traité de Turkmantchay qui le veut, et au détour d’une allée, le grand maître des cérémonies s’arrêta ; il se tourna vers un talar dont les colonnes étaient très-richement dorées et peintes, et s’inclina profondément en appuyant ses deux mains sur ses genoux et en les faisant glisser jusqu’aux pieds. Nous saluâmes à la manière européenne, et on nous fit quitter nos galoches, tandis que nos introducteurs quittaient leurs souliers pour marcher simplement sur leurs bas rouges.

Puis, élevant la voix au milieu de ce jardin, que nous vîmes alors bordé d’une haie de soldats, tandis qu’au pied du talar se tenaient des pages, des officiers, des domestiques de tous rangs, dans le plus profond silence, le grand maître des cérémonies proclama que Son Excellence le ministre de France demandait la faveur de s’approcher du roi. Bien entendu, cette requête fut beaucoup plus fleurie que je ne la donne ici, mais je ne me rappelle pas les termes exacts, et je me borne à en reproduire le sens.

Le roi, à ce qu’il paraît, car je ne voyais rien, fit un

  1. Suite et fin. — Voy. p. 17.