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signe, et nous avançâmes ; à quinze pas plus loin, nouveau salut, et alors j’aperçus Sa Majesté. Elle était assise sur un trône fort élevé, qui me parut très-brillant. Le monarque lui-même était richement habillé, mais j’eus à peine le temps de faire cette observation, car sur un nouveau signe, nous approchâmes davantage et nous montâmes les degrés d’un escalier bordé de serviteurs du palais, qui nous introduisirent d’abord sur un petit palier bas et orné de glaces, puis dans le talar même, en présence du roi.

Sa Majesté avait alors vingt-cinq à vingt-six ans. La figure de Nasreddyn-Schah est belle et noble. Il porte la barbe coupée très-court, et de longues moustaches qui rappellent celles du roi de Sardaigne. Il a de beaux yeux intelligents. Il parle vite et brusquement pour dissimuler, dit-on, une timidité très-réelle. Le ministre de France prit place sur un fauteuil en face du roi, à une douzaine de pas. Le reste de la mission se tint debout. Au milieu du salon étaient aussi debout trois ou quatre princes du sang, oncles du roi. L’un tenait le sabre orné de pierreries, l’autre le bouclier, l’autre la masse d’armes. Ces divers ornements du trône étincelaient de diamants, d”émeraudes et de rubis. Le roi lui-même, couvert de pierres précieuses, était vêtu d’un koulydjêh, espèce de tunique courte en soie de couleur claire bordée de perles. Il portait de larges bracelets de diamants ; la boucle de son ceinturon était de même, son sabre en avait encore, et encore l’agrafe de l’aigrette épanouie sur son bonnet.

Sa Majesté parla beaucoup de l’Empereur et de la France, et montra une grande connaissance de la géographie de notre pays. En sortant de son audience, nous saluâmes aux mêmes places où nous avions salué en arrivant, et nous nous rendîmes chez le premier ministre, qui nous attendait dans une autre cour du palais.


Nouvelles constructions à Téhéran. — Température. — Longévité.

Autrefois, c’est-à-dire il y a trente ans, il était pour ainsi dire impossible de rester, même au printemps, dans la capitale. La fièvre ne manquait pas de saisir les résidents obstinés et en faisait prompte justice. L’air était empesté, l’eau mauvaise, et, quand on sortait des autres villes de Perse pour venir dans ces lieux décriés, on croyait aller à la mort. Tout s’est beaucoup amélioré. La ville, naguère sale et en décombres, s’est nettoyée et relevée ; on y construit beaucoup, et de belles et grandes maisons ; les bazars y deviennent magnifiques et nombreux. Il y a un an à peine que s’est élevé le caravansérail d’Hadjeb-Eddoouleh, que l’on peut appeler un des beaux monuments de la Perse, et qui pourrait être cité avec honneur à côté des plus élégantes constructions d’Ispahan. Enfin, le roi a fait bâtir autour du Marché-Vert, Meydân-ê-Sebz, au centre de la ville, d’élégantes galeries ; cette place même, bien pavée, ornée d’un grand bassin carré, est rendue plus remarquable par la porte de la forteresse flanquée de deux tourelles couvertes du haut en bas de mosaïques en émail. Il ne se passe pas une année qui ne voie s’élever de toutes parts, au dedans et au dehors de la ville, de beaux édifices. Les ruines existeront toujours, puisqu’une ville persane sans ruines n’est pas possible, mais le terrain se déblaye, et la quantité d’eaux courantes et saines que le roi a fait venir de la montagne, a singulièrement amélioré les chemins. Les descriptions de Téhéran, publiées jusqu’à 1845, ne sont plus vraies.

Mais, comme pour lutter contre toutes les améliorations très-grandes et très-réelles qui se sont introduites sous le nouveau règne, le choléra, depuis huit ou neuf ans, fait de terribles ravages dans la Perse septentrionale, et principalement pendant l’été. Ce nous fut une raison de plus pour gagner la campagne.

Nous allâmes nous établir à Roustamabad, assez joli village à deux lieues au nord, très-voisin du palais de Niavérân, ou le roi était fixé.

La Perse n’est pas cependant un pays malsain en lui-même. Le choléra est malheureusement un fléau qui se montre sous toutes les latitudes. Cependant, en Perse, il ne pénètre pas dans les montagnes, et comme les montagnes ne sont jamais bien loin, on peut le fuir en s’y réfugiant. La fièvre, il est vrai, est la souveraine de l’Asie ; elle existe en Perse, et existe partout. Les indigènes la prennent aussi bien que les étrangers, et on ne peut trop deviner la cause de l’intensité de ce fléau. Il est seulement à observer que, comme le choléra, il se guérit généralement sur les hauts lieux. Mais si on a été touché une fois, on garde une grande disposition à retomber sous son empire. Les variétés de ce mal sont très-nombreuses, et depuis la fièvre du Ghylan, qui emporte le malade au troisième accès, jusqu’aux fièvres intermittentes qui durent pendant des années, il existe des nuances infinies, mais toutes détestables. Ceci mis à part, les affections d’autre nature sont rares, et la population présente des cas très-nombreux de longévité. J’ai vu souvent, dans les villages, des paysans qui n’avaient guère moins de quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans. Les centenaires ne passent pas non plus pour introuvables. Je ne puis que répéter ici ce que j’ai déjà dit du sud de la Perse ; tous les gens que j’ai observés dans les villes et dans les champs m’ont paru forts, bien portants et alertes.


Les nomades.

Les Persans aiment la locomotion. Les paysans eux-mêmes passent volontiers d’une province dans une autre. Il suffit qu’un villageois se trouve trop chargé de contributions pour qu’un beau soir il déménage. Il met son argent dans sa ceinture, sa femme sur un âne ; le bœuf et le cheval portent le mobilier. On rencontre souvent des familles rustiques circulant ainsi dans l’empire. Elles sont bien accueillies par les nouveaux concitoyens qu’elles viennent chercher, et qui sont bien aises du secours de ces bras pour la culture d’une terre toujours trop vaste.

Mais ces hommes en quête d’une résidence ne sont que des voyageurs temporaires. Il existe une classe d’êtres qui fait d’un déplacement constant à peu près le but de sa vie. Ce sont les derviches, qui, n’ayant le plus sou-