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VOYAGE DANS LES ÉTATS SCANDINAVES,

PAR M. RIANT.
LE TELÉMARK ET L’ÉVÊCHÉ DE BERGEN.
1855. — INÉDIT.

LE TÉLÉMARK (SUITE[1].)


Le Saint-Olaf et ses pareils. — Navigation intérieure. — Retour à Christiania par Skien.

C’est après une montée de deux heures le long d’Eidsborgskleven et au sortir d’un bois sombre que l’on arrive sur l’arête étroite du précipice béant. Un petit garde-fou naturel permet d’en sonder l’énorme profondeur. Au fond de la fissure gronde le torrent, et les roches sont disposées de façon que, si le vent d’ouest souffle, il forme, repoussé par la paroi de la montagne, un tourbillon effroyable. Le nom de Ravnedjupet vient-il de ce que les corbeaux accourent après la tempête se repaître des victimes qu’a dévorées l’ouragan, ou bien était-ce quelque lieu de supplice analogue au Ravnagja de Thingvellir en Islande ? on ne sait ; toujours est-il que Ravnedjupet comme le Rjukandfos est un site exceptionnellement pittoresque et qui récompense amplement des fatigues de l’excursion. De retour à Dalen ou nous attendaient le souper et les soins obséquieux de l’hôtesse, toute fière des quelques mots d’anglais qu’elle écorchait horriblement, nous prenons quatre heures de repos, et à cinq heures du matin, insensibles aux prières de la bonne femme qui eût voulu nous garder huit jours, nous allons à bord du Saint-Olaf, souverain solitaire du Bandaksvand. Le Saint-Olaf est un de ces paquebots omnibus qui desservent depuis deux ou trois ans les principaux lacs de l’intérieur. C’est presque toujours quelque vieille coque avariée qui ne peut plus tenir la mer et qu’un bonhomme de capitaine, fumant, prisant et chiquant, conduit de village en village ; l’avant est rempli de marchandises et de paysans. Quelques fonctionnaires, un ou deux bourgeois, un touriste égaré sont assis à l’arrière ; point de cabines ; une petite pièce de six pieds sur toutes les dimensions en tient lieu ; au centre traînent sur une table les numéros surannés du journal de la province, deux ou trois vieux officiers commentent, le verre en main, les télégrammes de Palestro et de Magenta, et portent un toast à Napoléon III en fredonnant la Marseillaise.

Ces « Dampskib » à volonté n’ont rien de régulier dans leur route ; ils vont d’escale en escale et font le tour du lac pour regagner le dimanche leur point de départ.

Pour revenir au Saint-Olaf, nous passons dessus quatre ou cinq heures à admirer les sites toujours variés du lac. Vu le matin et en sens contraire, il affecte des aspects tout différents de ceux de la veille. De temps en temps, un nuage blanc rase l’eau, un rayon de soleil le traverse en passant obliquement derrière un promontoire ; on dirait une bande d’argent relevée d’or ; tantôt la nappe s’élargit entre des prairies fertiles, tantôt les montagnes s’élèvent, et le coup de canon dont le Saint-Olaf les salue, résonne mille fois d’une paroi à l’autre. À chaque instant on craint que le navire ne puisse passer entre ces murailles formidables. Nous arrivons au petit quai de bois où nos carrioles doivent nous attendre ; elles n’y sont point, mais, grâce à la complaisance du capitaine et aussi à la lenteur d’un troupeau de vaches qui se refusent à venir à bord, notre maître de poste a le temps d’arriver au petit trot avec les dames de la veille et les voitures attendues ; on hisse le tout à bord et la conversation s’engage avec les Norvégiennes.

Le paysan norvégien, longtemps annihilé par le Danois, revient peu à peu, depuis qu’il a recouvré son indépendance, à sa dignité d’autrefois. Rien de fréquent comme les familles où le grand-père, encore affublé du costume national, voyage avec ses petits-fils, parfaits gentlemen élevés en Angleterre et familiarisés avec tous les raffinements de la civilisation. M. B., qui sert de cavalier à ces dames, est du nombre : c’est un chasseur déterminé qui regrette le séjour forcé que ses fonctions l’obligent à faire à Christiania, où il va retourner. Il nous parle d’ours et nous offre des lettres pour des montagnards d’Hægland, fameux chasseurs qui habitent à six ou sept lieues de la pointe orientale du Bandak sur les bords du Langvand.

À midi nous arrivons à Strengnen au bout du lac, et si nous voulions, nous serions à Christiania le lendemain dans la journée ; car une fois par semaine tous les petits steamers du Télémark se correspondent, et de lac en lac, de fjord en fjord, on arrive assez vite à destination. Il ne faut pas croire cependant que cette facilité de communication ait beaucoup civilisé les contrées qui en jouissent. Le pays est si abrupte, si sauvage, que ces lacs sont de vraies impasses sans route qui les longent ou les unissent. Quittez les stations intermédiaires à peine dignes du nom de villages, et vous retombez dans la barbarie traduite par l’absence du pain et la présence du lait caillé.

  1. Suite et fin. Voy. p. 65.