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Le thé arrosait chaque repas ; c’était la boisson du matin, celle de midi et celle du soir.

Après trois heures de repos, on repartait, Darchy prenant encore les devants pour choisir le campement de nuit. On faisait dix milles seulement chaque jour. Deux heures avant le coucher du soleil, on s’arrêtait de nouveau pour laisser manger le troupeau et on établissait le camp. Lorsque le camp était en rase campagne, ce qu’on appelle un camp rond, la moitié des hommes était de garde autour du bétail pendant une moitié de la nuit, tandis que les autres se reposaient. Un camp appuyé d’un côté à un ruisseau ou à une clôture de station était gardé par trois hommes. Un camp de rivière, c’est-à-dire un camp enfermé dans quelque circuit de rivière, était gardé par deux hommes seulement.

La nuit était toujours la partie la plus pénible, la plus difficile du voyage. Souvent sans qu’on pût en deviner la cause, le bétail était inquiet, et les bœufs, refusant de se coucher, restaient continuellement en mouvement ; c’est ce qui arrivait particulièrement pendant les nuits sombres. — Les orages surtout les effrayaient. Quelquefois, saisis d’une terreur panique, ils rompaient la chaîne des gardiens, et, malgré les cris de ceux-ci, malgré les tisons enflammés qu’on leur jetait à la tête pour les faire reculer, ils s’élançaient par-dessus ces hommes, leur laissant juste le temps de se cacher derrière quelque tronc d’arbre, et ils fuyaient tous dans la même direction. Il fallait alors que tout le monde se levât ; on reprenait les chevaux, et souvent ce n’était qu’à la pointe du jour qu’on avait retrouvé tout le bétail.

Les animaux comme les hommes reconnaissent des chefs. Après quelques jours de route, l’œil exercé du squatter remarquait facilement les bœufs influents parmi les autres, ceux qu’on appelle les leaders, les conducteurs. Quand tout le troupeau avait été dispersé, il suffisait de s’assurer de la présence de ceux-ci pour savoir qu’il était bien au complet. On ne pouvait pas, du reste, s’en convaincre autrement, car, sur deux mille bœufs, une diminution de cinquante têtes n’eût pas été sensible. Si quelqu’un de ces conducteurs manquait, comme il n’était certainement pas seul, il fallait s’arrêter et passer quelquefois trois ou quatre jours à chercher les fugitifs, qu’on était sûr de rencontrer, rebroussant chemin et retournant vers leur ancienne patrie.

Vingt-deux jours après avoir quitté Weewaa et le Nammoi[1], l’expédition, qui venait de traverser les plaines de Liverpool et les Castlereagh, arriva au bord du Macquarie, rivière large comme la Seine aux environs de Paris, et toute bordée de grandes stations appartenant à des squatters, qui, pour la plupart y résidaient eux-mêmes. Là, on retrouva de belles habitations, des jardins, des enclos cultivés.

Les pluies avaient tellement grossi la rivière, que Darchy resta huit jours campé, attendant un moment favorable pour la traverser. Les noirs étaient utiles partout pour transporter de l’autre côté des cours d’eau les hommes et les provisions. Ils construisaient les canots avec l’écorce de gommier, et déjà il fallait aller chercher au loin des arbres convenables dans les endroits traversés par des routes. Quand les canaux étaient faits, les noirs passaient un à un une partie des hommes, auxquels on envoyait leurs chevaux à la nage, afin qu’ils pussent recevoir le bétail. Après que tout le troupeau avait traverse la rivière, ceux qui étaient restés les derniers chassaient leurs chevaux, et les noirs les passaient à leur tour. C’étaient encore les noirs qui passaient les provisions dans leurs canots. Quant aux chariots on les garnissait de tonneaux vides, solidement assujettis ; on les attachait à une longue corde fixée de l’autre côté au harnais d’un cheval ; puis, en chassant ce cheval, on les amenait sans peine sur la rive opposée. Quelquefois, lorsque la rivière était peu large et le courant peu rapide, un noir se mettait à l’avant du chariot, un autre à l’arrière, et, passant la tête entre les planches qui le composaient, ils traversaient à la nage avec cette lourde charge sur le dos.

Tout le pays qui s’étend entre le Macquarie et le Lachlan est composé de vastes plaines couvertes de gommiers et de mimosas ; il est, en général, occupé par des moutons. À mesure qu’on s’éloigne du Macquarie, le sol devient plus mauvais, et l’on rencontre quelquefois plusieurs lieues carrées de prairies couvertes de broussailles de sept à huit pieds de hauteur, sous lesquelles aucune herbe ne peut croître. Ainsi l’expédition mit vingt-cinq jours pour aller de Macquarie au Lachlan ; sur ces vingt-cinq jours, elle en passa dix tout entiers dans ces broussailles. Là surtout, le bétail qui cherchait toujours à s’engager dans le taillis était difficile à conduire. On en faisait deux troupeaux ; le premier, composé des bêtes les plus sauvages et les plus rapides ; le second, des bêtes les plus lentes, mais la difficulté n’en était pas moins grande pour les surveiller, car deux mille bœufs formaient une longue colonne sur une route de peu de largeur.

On doublait les étapes dans ces pays de broussailles ou le bétail ne trouvait point de nourriture. De loin en loin, on rencontrait de petites vallées de quelques centaines de pas de diamètre, ou le sol affaissé et par conséquent plus humide, empêchait les broussailles de croître ; on les utilisait pour y parquer le bétail pendant la nuit et pour y établir le camp.

Cette partie du voyage fut la plus pénible, car on était au mois de septembre, et la pluie tombait sans interruption ; mais déjà c’étaient les pluies du printemps, pluies chaudes qui annonçaient la fin de l’hiver.

Nos voyageurs étaient depuis trois jours au plus épais de ces broussailles, tous mouillés jusqu’aux os, et, n’ayant plus rien de sec pour se changer, quand, le 24 septembre, ceux qui marchaient en tête du troupeau découvrirent tout à coup, en avant d’eux, les immenses plaines du

  1. Le Nammoi, le Castlereagh et le Macquarie, rivières issues des versants occidentaux des montagnes Bleues, coulent parallèlement du sud-est au nord-est pour se réunir toutes ensemble au Darling, qui, venant du nord, tombe dans le Murray, vers le cent quarantième degré de longitude, après un cours de deux à trois mille kilomètres.