Page:Le Tour du monde - 03.djvu/123

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Lachlan, qui s’étendaient à perte de vue, à leur droite et à leur gauche, nues et couvertes d’herbes. Le taillis cessait subitement, comme en Europe une jeune forêt qui touche à un champ labouré, et, à un mille de distance seulement, une double bordure de gommiers blancs et de mimosas marquait le cours du Lachlan. Il était onze heures du matin, le soleil achevait de dissiper les nuages de la nuit, et la brise arrivait chargée de parfums des mimosas. C’était après le voyage dans le désert l’arrivée à la terre promise. Le bétail affamé se jeta sur cette herbe tendre du printemps, et il fallut que tous les hommes fissent un usage énergique de leurs fouets pour les forcer à marcher jusqu’à la rivière, au bord de laquelle on allait prendre quelques jours d’un repos nécessaire.


Le Lachlan. — Magnifiques contrées pour le bétail. — Arrivée à la jonction du Murray et du Darling. — Vente du troupeau. — Bénéfices pour ceux qui entreprennent de pareils voyages. — Notre ami revient seul à Melbourne. — Son cheval s’embourbe dans un ruisseau. — Mort de son cheval. — Une course de dix-sept heures de galop entre les sacoches qui contiennent les dépêches de la malle.

À Yering, quand mon ami Leuba nous parlait du Lachlan, il oubliait toutes les fatigues de son long voyage. Ils y étaient arrivés aux premiers jours du printemps, alors que les arbres étaient en fleurs, que l’eau et les herbes étaient abondantes pour le bétail. Dès lors leur voyage déjà fait aux deux tiers devenait facile, et ils pouvaient en prévoir l’heureuse issue.

Fleurs et fruits du Metrosideros speciosa.

Après quelques jours de repos, quand ils se mirent en route, ce ne fut plus qu’une promenade au travers des prairies ; ils suivaient constamment le cours du Lachlan, et le soir ils enfermaient leur troupeau dans quelque circuit de la rivière. Quelquefois il leur suffisait de mettre les deux chariots à la suite l’un de l’autre à l’entrée de ce circuit, pour que le bétail y fût enfermé comme dans un clos.

Les rivières australiennes sont en effet remarquables par le caprice de leurs méandres, et ces presqu’îles de deux ou trois cents arpents de frais gazon, bordées par une rivière profonde et par une haie de magnifiques gommiers blancs qui s’élancent majestueux au-dessus des mimosas, sont d’un aspect qui ne ressemble à rien de ce que nous rencontrons dans nos pays. Au-dessous et au travers du feuillage ténu et léger des gommiers on découvre toujours l’immense horizon.

Quand le troupeau était en sûreté dans ces enclos naturels, nos voyageurs s’éparpillaient pour se livrer aux plaisirs de la pêche et de la chasse. Des tribus entières d’outardes et de casoars erraient dans la plaine, la rivière était couverte de canards de toute espèce, et des centaines de pigeons sauvages, immobiles sur les branches des arbres, allongeant seulement leur cou de droite et de gauche, ne permettaient pas au tireur le moins adroit de faire une mauvaise chasse. C’étaient de charmants pigeons gris brun, gris cendré, jaune brun, brun rouge, sans compter les magnifiques bronzewings, les pigeons aux ailes d’or. De leur côté, chaque soir les noirs revenaient chargés d’œufs de canards et d’outardes qu’ils avaient dérobés aux nids de ces animaux.

Cette vie douce et facile était cependant encore assaisonnée par le danger. Un soir, après le dîner, Leuba était assis sur un tronc d’arbre auprès du feu, tenant sa pipe d’une main et son verre de grog de l’autre, lorsqu’il vit un gros serpent diamant qui, monté par derrière sur le tronc où il était assis, glissait sur ses jambes pour s’aider à descendre de l’autre côté. Grande fut sa frayeur : il resta immobile, les deux mains en l’air, et le serpent déroula lentement sur lui ses anneaux nerveux. Quand il fut à terre, le cuisinier le tua avec sa pelle.

L’expédition longea le Lachlan pendant plus d’un mois, faisant seulement huit milles de route par jour, afin de profiter de l’excellence des pâturages de cette contrée. Les lois de la colonie autorisent les conducteurs de troupeaux en voyage à s’écarter à droite et à gauche de leur route à un demi mille, ce qui est suffisant quand les herbes sont abondantes. Mais les squatters entre eux sont moins rigides, et l’on peut outrepasser cette limite dans le cas de nécessité.

Les bords du Lachlan sont occupés par de splendides stations : à chaque dixième mille on en trouvait une nouvelle. Le bétail de ce district devient si gras qu’il est quelquefois difficile de le faire voyager. Aussi y rencontre-t-on encore plus de gros bétail que de moutons.

Les bœufs à l’état sauvage ont une aversion particulière pour les moutons. Là où un troupeau de moutons a campé, il est impossible de faire manger le bétail, tan-