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vase rempli de crème. C’est dans des verres que les hommes prennent le thé, pour les dames on le sert dans des tasses. Ce breuvage chaud, lorsque l’on vient d’être exposé à un grand froid, est le tonique le plus puissant, le plus agréable que l’on puisse désirer. La batvinia dont on me faisait fête apparut enfin. Le kvass[1], le meod[2] avaient figuré sur la table, mais furent peu après remplacés par le laffitte, — tous les vins de Bordeaux ordinaires sont du laffitte en Russie, — et le petillaut vin de Champagne vint clore cette liste où la France brillait au premier rang. Je ne décrirai pas ici les côtelettes faites avec du hachis, les poissons variés que l’on nous servit, et dont le nom de la plupart m’était inconnu, à l’exception du sterlet qui justifie sa réputation de délicatesse ; le repas était de beaucoup supérieur à ce que je croyais trouver là où je me figurais ne rencontrer que du pain noir[3], des œufs durs, et où le kvass, selon moi. devait remplacer les breuvages plus généreux du midi de l’Europe, de la Crimée ou du Caucase.

À notre retour, un spectacle splendide nous attendait. Peu à peu la douce clarté de la lune parut s’augmenter ; du côté du nord s’élevait à l’horizon une lueur, faible d’abord, mais qui se trahit bientôt par de vifs éclats ; le ciel semblait rayonner de flammes qui, d’un jaune pâle, passaient au violet clair. Je croyais voir une gloire immense d’où la foudre allait s’élancer, et la lumière augmentait d’intensité, et le ciel s’enflammait davantage. D’instant en instant, du centre du foyer lumineux s’échappait un éclair éblouissant, des météores blancs sillonnaient le ciel, mais la foudre était muette, les éclairs sans chaleur, bientôt ils devinrent plus rares, l’horizon polaire s’obscurcissait insensiblement, l’orage magnétique, l’aurore boréale avaient pris fin, et la lumière azurée de la lune régna de nouveau sur le paysage austère mais plein de poésie qui nous environnait[4].

Les restaurants sont assez nombreux à Saint-Pétersbourg, quelques-uns sont de premier ordre : Dussaut, Borrel, Vair, Donon ont acquis une réputation méritée. Leurs salons sont vastes, fort bien éclairés, et le service y est fait en grande partie par des Tatares en habit noir et en cravate blanche, bons musulmans d’ailleurs, ayant le droit de posséder un harem, parfaitement polis, quelques-uns parlant, outre le russe, l’allemand ou le français. Les repas sont généralement à prix fixe, qui varie depuis un rouble jusqu’aux sommes les plus considérables ; le vin se paye toujours à part. Wolf, Dominique, le grand Vaux-Hall du chemin de fer sont également des restaurateurs en vogue. À leur suite viennent les traktirs, dans le nom desquels il me semble que l’on peut reconnaître une corruption du mot traiteur[5]. Quelques-uns de ces établissements sont tenus sur un très-grand pied ; la tout est russe, bien russe ; quelques-uns, sacrifiant à la mode, font endosser à leurs garçons (tchélavek) l’habit noir ; combien mieux inspirés sont ceux qui, conservant les vieilles coutumes, n’admettent que des serviteurs aux cheveux longs séparés sur le milieu de la tête, à la tunique élégante serrée à la taille, chaussés des bottes nationales. Ces établissements sont très-fréquentés, surtout par les marchands : que de transactions se sont opérées auprès d’un somovar ! le thé coule à grands flots toute la journée, thé exquis, à l’arome parfait.

Dans cet heureux séjour la nappe est toujours mise ; les zakouskas, les liqueurs fortes précèdent des dîners homériques où le champagne coule comme la Néva entre ses quais de granit. C’est surtout l’hiver, alors que les marchands sibériens viennent apporter leurs métaux précieux, leurs fourrures, que ces établissements sont animés. L’or coule entre les mains de ces nababs hyperboréens avec la plus grande facilité, rien ne leur semble cher pour satisfaire leurs fantaisies, et ils passent en réjouissances le temps qui s’écoule entre leur arrivée et le long et pénible voyage qu’ils doivent accomplir pour regagner leurs foyers.

Ces établissements sont nombreux à Saint-Pétersbourg ; presque tous possèdent un orgue monumental, orgue mécanique, qui fait l’admiration des habitués. Tous les tratkirs cependant ne sont pas montés avec le même luxe, il y en a pour toutes les classes, pour toutes les bourses ; quelques-uns ont pour habitués de modestes employés, d’autres accueillent seulement les domestiques, les paysans. Le lieu de la scène est moins beau certainement, mais dans tous on retrouve les saintes images et leur lumière constamment allumée, dans tous le thé est excellent.

La vie intérieure en Russie est large. Les appartements sont vastes et semblent réclamer un concours de visites, qui ne fait jamais défaut. L’hospitalité est sans bornes. Il est telle maison où l’on vous invite à dîner pour la forme, mais où vous êtes sûr d’être toujours le bienvenu, si vous arrivez à l’heure du repas. Les salons dorés ont conservé l’accueil de la tente. On ne dit pas que l’on a des visites, on reçoit des gost (hôtes). Cette vertu est générale, seulement les riches ont naturellement plus de facilité pour la pratiquer. À l’entrée d’une maison opulente, vous trouvez dès le vestibule, chauffé comme le reste de la maison, un chvetzar, suisse en grande livrée, tricorne sur la tête, large baudrier en bandoulière, qui vous dit si le maître ou la maîtresse de la maison sont visibles. Un valet de pied s’empresse de vous débarrasser de vos fourrures. Les escaliers sont un des grands luxes des hôtels russes, richement ornementés, garnis de plantes en tout temps. Un grand nombre de domestiques remplissent les antichambres, puis c’est une suite de salons, grands et petits, ornés générale-

  1. Kvass, espèce de bière.
  2. Meod, hydromel.
  3. Tchorne khleb, pain fait avec de l’orge ; les paysans le préfèrent au pain blanc, et sur les meilleures tables ou en sert un petit morceau à chaque convive.
  4. À l’époque où parut la comète de Donati, 1859, je l’ai vue une fois, lors de son plus grand développement, apparaissant au nord-nord-est de Saint-Pétersbourg, sillonnée par des bolides qui, s’élançant de l’ouest vers l’est, semblaient la couvrir d’une grêle de projectiles silencieux.
  5. Dans la rue des Officiers, Ofitzierkaya oulitza, il y a un traktir de bas étage qui, voulant une enseigne française, a écrit sur sa porte trakteur.