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sèrent une vive déception, en dépit, ou peut-être à cause même des éloges pompeux qu’en font les Américains. Le Mississipi, large de cinq cents mètres environ, est divisé en deux branches par une île couverte de végétation. De chaque côté, l’eau tombe d’une hauteur de sept mètres et forme des cascades qui bouillonnent autour de rochers noirâtres. Puis commencent les rapides, et le fleuve se précipite vers Saint-Paul avec la vitesse d’un torrent impétueux.

De chaque côté du fleuve s’élève une ville : Saint-Antoine et Minneapolis ; l’une et l’autre agréablement bâties et situées. Se faisant face, ayant les chutes pour première perspective, elles datent de huit à dix ans à peine et possèdent chacune, en 1861, huit mille habitants, plusieurs hôtels de premier ordre et un certain nombre de scieries et moulins alimentés par le fleuve. Elles communiquent par deux ponts très-hardis, dont l’un en fer est suspendu un peu au-dessus des chutes, et l’autre, construit un peu plus bas, est supporté par une charpente de huit cents pieds de longueur sur soixante ou soixante-quinze de hauteur. Les campagnes qui entourent ces deux villes m’ont paru douées d’une grande fertilité. Les chaumes vigoureux qui couvraient la plaine annonçaient que la moisson de froment avait été bonne, et j’ai vu récolter de magnifiques moissons de maïs.

Le fort Smelling. — Dessin de Paul Huet d’après M. Deville.

Un soir, assis sur le plateau que couronne le fort Smelling, dont les remparts élevés contre les Indiens n’ont plus de destination aujourd’hui, je laissais errer mes regards sur la magnifique perspective que déroulaient à mes pieds les deux villes sœurs, le cours du Mississipi, celui de la rivière Saint-Pierre et, dans la direction du midi, les clochers et les jardins de Saint-Paul. Un nuage de vapeurs, flottant au-dessus des chutes du grand fleuve, réveilla dans ma pensée le souvenir d’une vieille tradition indienne, où l’on donne pour origine à ce brouillard et aux sourds murmures de la cataracte, la mort d’une jeune femme qui, trahie et délaissée par son époux, beau guerrier dacotah, se précipita, une nuit, dans le gouffre bouillonnant avec l’enfant qu’elle allaitait. Sous la double influence des ténèbres et des sons mystérieux qui montaient ensemble du fond de la vallée, je me laissais aller à cette poésie du désert ; je rêvais de fantômes, de plaintes désespérées et de vagissements de nouveau-né, lorsqu’en regagnant mon hôtel, le tic tac des moulins et l’aigre bruit des scieries qui enchaînent le fleuve à leur prosaïque industrie me rappelèrent à la réalité.

L. Deville.


NOTA. — Le Tour du monde se réserve de publier plus tard la suite des voyages de M. Deville le long du Mississipi et dans une partie des États, aujourd’hui séparés de la grande Union américaine.