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un séjour moins exposé aux attaques des Indiens, avec l’espoir qu’alors il consentirait à laisser venir près de lui celle dont le désir, comme le devoir, était de ne pas le quitter.

Un jour on annonça l’arrivée du chef suprême de la république, de Don Mauoel Rosas[1]. Malgré l’effroi que son nom m’inspirait, j’allai solliciter de lui une audience et je l’obtins ; mais, en sa présence, je me trouvai interdite et muette : il ne sortit de ma bouche que des sanglots, mes larmes ruisselaient sur mes joues. Rosas me demanda (je n’ai pas oublié ses paroles) « pourquoi une aimable personne comme moi se lamentait ainsi. » Un peu rassurée, je lui exposai mes malheurs. Il me promit qu’il ferait en ma faveur tout ce qui serait en son pouvoir et qu’il m’apprendrait du Tucuman ce qui aurait été décidé entre lui et Ibarra. Je m’empressai de dire que j’enverrais un messager. Il répondit qu’il était inutile que je prisse ce soin, et qu’il ne lui coûtait rien de dépêcher vers moi un de ses soldats avec sa réponse. Cette réponse, je l’attends encore.

De retour au logis, je soufrais tellement de la tête, qu’il fallut me coucher. Je fus malade pendant trois jours. Il me vint à l’esprit que peut-être Ibarra voulait voir ma fierté s’abaisser devant lui et qu’il n’accorderait rien tant que je n’irais pas me jeter à ses pieds. Cette idée était odieuse[2] ; elle m’obsédait ; je la communiquai à ma famille, qui m’assura que cette démarche dangereuse n’aboutirait à rien. Mais quelle autre tentative me restait-il à faire ? Pouvais-je me résigner à ne plus agir ? Je sortis, je me dirigeai vers la maison de cet homme, je n’aurais pas plus souffert si l’on m’eût conduite au supplice. Il était sur le seuil, prêt à monter à cheval. Dès qu’il m’eut aperçue, il s’écria avec fureur : « Que vient faire ici cette femme ? Qu’elle sorte sur-le-champ Qu’on la traîne dehors ! » et, après d’autres paroles d’une grossièreté qui me couvre encore en ce moment la figure de rongeur, il ajouta :

« Laissez ce Gallego[3] où il est ! Il y est bien… Est-ce que son absence ne te donne pas la liberté, à toi ? Qu’as-tu donc à me demander pour lui ?

— Comment ne viendrais-je pas intercéder pour mon mari, monsieur ! » répondis-je.

Il s’élança sur son cheval ; je fis un pas vers lui.

« Qu’on la renvoie ! » répéta-t-il avec fureur.

Et, avec sa cravache, il fendit l’air de mon côté si violemment, qu’il s’en fallut de peu que je n’eusse la figure déchirée.

Je me retirai abattue : il était certain que je n’avais rien à espérer tant que vivrait ce monstre.


III

Je n’eus plus dès lors qu’une seule pensée, qu’un seul but, aller vers mon mari. Je lui envoyai plusieurs messagers. Sa réponse était toujours la même : « Le Bracho, me disait-il, n’était pas un endroit sûr pour une jeune femme. On avait à y redouter sans cesse les bandes d’Indiens qui erraient alentour. Ce ne serait plus pour moi seul que j’aurais à souffrir ; mes tourments seraient doublés. Il fallait endurer la faim et la soif dans ces bois stériles. D’ailleurs n’es-tu pas nécessaire à nos deux petites filles ? »

Ces raisons, toutes sages qu’elles fussent, ne me persuadaient point. Je sentais qu’il était de mon devoir de braver les périls même les plus affreux. Enfin je suppliai tant et si souvent mon frère Santiago, qu’un jour il me fit préparer deux chevaux et me laissa partir sous la garde de notre plus jeune frère. Il me fallait cependant une autorisation. Je la fis demander à Ibarra.

« Que cette folle aille au Bracho, et qu’elle s’y fasse enlever, si elle le veut, par les sauvages ! » Telle fut sa réponse.

Je partis donc, le cœur serré, en confiant à mes sœurs ma Lucinde, mais en prenant avec moi Élisa, qui était plus en état de supporter les fatigues du voyage. J’arrivai à Matara et je me fis conduire devant le commandant Fierro. De cette ville au Bracho, j’avais encore à parcourir un espace de quarante lieues. Le commandant me dit qu’il ne me permettrait pas d’aller plus loin si je n’avais à lui présenter un ordre. J’affirmai que j’avais l’autorisation verbale d’Ibarra. Fierro parut douter de ma parole et persista dans sa résolution. « S’il en est ainsi, lui dis-je, laissez-moi envoyer un chasquis[4] (ou chasque, courrier salarié) à Santiago del Estero pour y prendre l’ordre écrit. Si j’ai avancé un fait qui n’est pas vrai, je consens à être punie. » Fierro me sépara de ma fille, de mon frère, et me fit garder à vue dans une partie écartée du bois. Le chasquis fut expédié, et après quelques jours, revint avec l’ordre. Rien ne s’opposa plus à notre départ.


IV

Don José, surpris en me voyant, pleura d’abord de joie. Il comprenait bien que la force seule de mon affection avait pu m’enhardir à affronter ainsi tout danger et


    environ de largeur, est couverte de vastes agglomérations d’un seul et même arbre (soit l’algarobo, soit le palmier carondaï aux feuilles en éventail) ; de vastes terrains inondés, où croît le vinal (mimosée aux épines longues et résistantes) ; de vastes savanes recouvertes à perte de vue d’espèces peu nombreuses de graminées. Plusieurs rivières traversent le Grand-Chaco.

    Les tribus sauvages qui errent dans le Grand-Chaco sont nombreuses. Azara en compte dix-sept principales. Les principales sont les Lenguas, les Tubas, les Marhicuys, les Mocovis, etc.

    M. Alfred Demersay a consacré un chapitre de son récent et remarquable ouvrage (Histoire physique, économique et politique du Paraguay) à la description du Grand-Chaco, t. I, p. 415 (Append.)

  1. Voy. la vie de Rosas dans le Dictionnaire des contemporains. Né en 1793, il fut nommée, le 8 décembre 1829, gouverneur et capitaine général de Buenos-Ayres. Son mandat expirait en 1832. Il s’appuya sur la multitude pour se faire nommer dictateur. En 1852, il a été renversé du pouvoir par le général Urquiza, gouverneur d’Entre-Rios. Il est aujourd’hui en Angleterre.
  2. On croit pouvoir supposer, d’après quelques paroles recueillies dans une conversation, que des poursuites d’Ibarra, antérieures au mariage de la señora, avaient été repoussées par elle avec mépris.
  3. En Amérique, on applique fréquemment ce nom comme une injure aux Européens.
  4. Mot de la langue quichua, que l’on parle à Matara et à Santiago del Estero, comme au Pérou.