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à oublier sa défense. J’étais, du reste, si affaiblie, que j’avais peine même à lui parler. Pendant la nuit, les moustiques et les vinchucas[1] nous assaillirent ; je me levai avec ma petite fille : nos deux visages étaient monstrueusement enflés. La nourriture était aussi bien insuffisante et insalubre. Mon mari ne cessait de me supplier de retourner vers ma famille, disant qu’il était plus tourmenté que je ne pouvais le croire d’être témoin des privations et des misères de toutes sortes que j’avais à endurer.

Il y avait huit jours que j’étais près de Don José, lorsque le bruit courut que les Indiens se rassemblaient et ne tarderaient pas à venir nous attaquer. Alors mon mari insista avec une vive tendresse pour m’obliger à partir. Enfin, il prononça ces paroles, et ce furent celles qui firent le plus d’impression sur moi : « Seul, me disait-il, je pourrais fuir, mais comment échapper aux Indiens avec toi et notre enfant ? »

Il m’eût été impossible en effet de supporter une très-longue course à cheval.

Je retournai donc à Santiago del Estero, mais en gardant au fond de mon cœur la conviction que je reviendrais plus tard partager la solitude de mon mari.

Les Indiens ne parurent pas cette fois au Bracho. Ibarra, trouvant sans doute que le sort de Don José et des autres proscrits n’était pas assez malheureux, donna ordre de les chasser plus avant dans le Chaco, à moins de distance des Indiens et à un des endroits du désert les plus infestés par les moustiques, les vinchurias, les abispas et autres insectes qui vivent de sang.

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Ce séjour était si affreux que Don Jozé entra dès lors dans un grand désespoir. Il songea sérieusement à fuir, et il lui vint le désir de m’avoir près de lui. Il m’écrivit pour me demander si je consentirais à l’accompagner : il me prendrait en croupe et essayerait de traverser le Chaco en évitant à la fois les soldats d’Ibarra[2] et les Indiens. J’étais craintive sans doute, et je tressaillais de douleur à la pensée d’abandonner mes deux petites filles peut-être pour toujours ; cependant je n’hésitai pas un instant. Je répondis à Don José que j’étais surprise de son doute, puisqu’il n’ignorait pas que ma volonté n’avait jamais changé, et que je souhaitais ardemment vivre et mourir avec lui.

Je m’attendais à recevoir de lui, aussitôt après, l’ordre de mon départ : je restai sans nouvelles. J’étais étonnée, inquiète ; je visitai incessamment les familles des

  1. Les vinchucas sont, de tous les insectes piqueurs, ceux qu’on redoute le plus dans le Grand-Chaco. Ils sont tellement multipliés en certains endroits qu’ils les rendent inhabitables. (Voy. le Voyage dans le sud de la Bolivie par M. Weddel.)
  2. Don José et ses malheureux compagnons d’exil étaient suivis et surveillés par un petit détachement de soldats qui s’installaient ou dans un village, ou dans une sorte de petit fort, et là n’avaient de relations avec les prescrits que pour s’assurer qu’ils ne prenaient pas la fuite, les laissant d’ailleurs exposés à tous les maux sans leur prêter le moindre secours.