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m’assis près de lui, sans pouvoir dormir. Il souffrait cruellement.

Le lendemain, un des fugitifs m’apprit qu’on n’avait plus rien à craindre des Indiens, et nous retournâmes à notre cabane.

J’avais envoyé de nouveau un chasque vers les médecins de la ville. La seule recommandation qu’il me rapporta fut d’avoir soin de baigner le malade plusieurs fois par jour. Je parvins à faire fabriquer une sorte de baignoire en cuir, et heureusement l’eau ne nous manquait pas. Mais tout à coup Ibarra envoya l’ordre de nous faire amener plus loin encore dans le Grand-Chaco ; aussitôt on nous mena de force dans un lieu entièrement privé d’eau. On n’en pouvait trouver qu’à près de quatre lieues de là. Dès ce moment je dus aller souvent moi-même chercher à une si longue distance cette eau qui nous était indispensable. Sur la route j’étais brûlée par le soleil et dévorée par les insectes. La fatigue, les privations, la douleur m’anéantissaient.

Homme cruel, infâme Ibarra ! crois-tu que le ciel n’a pas mesuré nos souffrances !


VI

Souvent, lorsque je priais mon mari de se laisser mettre dans le bain, il entrait en fureur, me mordait et m’égratignait. Une fois je m’évanouis. Il arrivait aussi à Don José de s’élancer hors du bain, et à la suite de ces accès sa maladie empirait.

Je n’avais d’autres soulagements que Dieu et mes pleurs.

Les soldats venaient de temps à autre commander à mon mari des corvées impossibles : c’était un moyen de tirer de moi de l’argent.

J’avais fait remplacer notre misérable cabane par un rancho qui, du moins, nous protégeait un peu contre le vent et la pluie. On me dénonça, et le commandant Fierro écrivit à Iharra pour l’informer que nous vivions dans le luxe. Peu de jours après arriva un nouvel ordre de nous transporter encore plus loin. Les soldats nous poussèrent donc devant eux et, parvenus à un autre lieu désert, nous laissèrent à l’ombre d’un arbre. Nous y restâmes quinze jours sans aucun abri que le feuillage.

Une femme charitable des environs nous donna un peu de blé et de maïs.

Il me restait de l’argent. J’en dépensai une partie pour faire construire un autre rancho. Il fut très-difficile de trouver des ouvriers parmi la population indolente de cette localité. J’y parvins cependant. Je préparai ensuite une couche aussi commode que possible à mon mari, et, après avoir payé le silence d’un des soldats, je retirai les fers qu’on lui avait mis aux pieds.

Mes parents m’écrivaient lettre sur lettre pour m’exhorter à revenir. Pendant les nuits, la pensée que mes pauvres petites filles pourraient bientôt être orphelines de père et de mère me torturait le cœur. Mais je restai fermement résolue à ne pas délaisser mon mari.

Un des médecins m’avait écrit que la seule chance de guérir Don José de sa folie était d’employer des vésicatoires. Je les appliquai à Don José ; mais dès qu’il en ressentait les brûlures, il voulait les arracher, et, comme je m’efforçais de m’y opposer, il me battait cruellement. Une fois il me traîna par les cheveux ; sa fureur était telle que je crus que j’allais laisser ma vie entre ses mains.

Unzaga était aussi très-malade ; son corps, couvert d’ulcères, n’était qu’une plaie d’où s’exhalaient les odeurs les plus fétides. Je faisais les pansements qui lui étaient nécessaires. Il était notre compagnon, notre ami. Mon devoir était de lui donner aussi tous mes soins.

Un matin, au lever du soleil, on signala de nouveau l’approche des Indiens. Je pris mon mari entre mes bras : Unzaga, tout faible qu’il fût, m’aida à le porter, et nous cherchâmes un refuge dans le bois. Don José poussait des cris inarticulés et me frappait ; j’étais harassée, blessée, et si désespérée que plusieurs fois je me roulai à terre. Ah ! je dis ici toute la vérité ! j’aurais préféré en ce moment la mort à de si grandes tortures ! Sans le souvenir de ma mère, de mes enfants, sans le sentiment de mes devoirs envers mon mari, je crois que je me serais suicidée !

Pendant notre fuite, les Indiens pillèrent notre rancho et le réduisirent en cendres. Ils tuèrent près de là plusieurs personnes. Je regardai comme un miracle qu’ils ne nous eussent point découverts ; car nous n’étions pas bien éloignés. Ils auraient dû même entendre les cris de Don José, s’ils n’eussent été étourdis par leurs propres clameurs, leurs sifflements et les piétinements de leurs chevaux.

Nous n’avions donc plus d’asile. Pendant vingt jours nous restâmes sous un amas de branches. Puis nos gardes nous ordonnèrent de nous remettre en marche et nous chassèrent toujours plus loin vers un endroit où l’on avait à redouter, outre les attaques des Indiens, celles des jaguars. Là, un effroyable aguacero[1] vint fondre sur nous et dura six jours. Je défendis Don Jozé de la pluie comme je pus, à l’aide de quelques morceaux de cuir étendus sur des morceaux de bois ; malgré cela il était souvent mouillé et grelottait à faire peine.


VII

Je ne savais, le plus souvent, comment me procurer de la nourriture. Un jour j’allai à une lieue de distance, et j’offris aux habitants d’un petit hameau de leur payer très-cher un cabri : tous refusèrent de me vendre aucun aliment. Je revins les mains vides. Unzaga, de plus en plus souffrant, mêlait ses cris à ceux de Don Jozé.

Je ne recevais plus ni nouvelles ni secours de ma famille : je demandai la permission d’envoyer un chasque à Santiago. Le commandant la refusa. J’appris que, d’après les ordres d’Ibarra, il avait précédemment fait arrêter un de ces messagers qui m’apportait des médicaments, des vivres et de l’argent. Pour surcroît de misère, on m’enleva le fusil de mon mari, dont Unzaga se servait

  1. Grain violent. Les pluies de nos climats ne peuvent donner une idée de la durée et de la violence des aguaceros.