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quelquefois pour chasser. Le commandant ne dissimula point qu’on voulait m’obliger à abandonner Don José qui, resté seul, n’aurait pas tardé à mourir de faim. Je fis répondre qu’on ne briserait pas ma volonté et que je saurais mourir près du malheureux proscrit.

Un matin, on plaça mon mari sur une litière, et l’on continua de marcher dans la forêt. Je le suivis à pied ainsi qu’Unzaga. Les soldats nous insultaient. Ils donnaient méchamment à la litière des secousses qui arrachaient à chaque pas des gémissements au malade. Il y eut un moment ou, transportée d’indignation, je voulus modérer leurs mouvements et j’étendis la main vers l’un des brancards : un soldat me donna sur la joue un coup de poing qui me jeta à terre.

Enfin on s’arrêta. Notre misère était encore plus grande qu’auparavant. L’argent ne pouvait plus servir à rien dans ces lieux sauvages. Ma santé s’était de plus en plus affaiblie. J’avais froid pendant la nuit : Don José, qui ne me connaissait plus, ne voulait pas me supporter, même au pied de sa couche.

Sa folie était affreuse : pendant toute une année il ne prononça pas une seule fois mon nom. À peine sortait-il de sa bouche une parole intelligible, et quand je ne répondais pas, il s’élançait sur moi… Je ne comprends pas qu’il ne m’ait pas tuée !

Il fallait cependant trouver de quoi vivre. Je reconnus que je serais encore en état de nourrir un nouveau-né avec le lait que la nature avait destiné à ma petite Lucinde : j’allai aux hameaux voisins, et je découvris une China qui, étant malade, ne pouvait allaiter son enfant ; elle voulut bien me laisser donner le sein à son enfant, et j’obtins chaque fois, en échange de ce service, une tasse de bouillon pour mon pauvre mari. Je dévorais mes larmes en regardant cette petite créature indienne qui buvait avidement ; je refoulais avec force mes préjugés, mais je ne pouvais m’empêcher de comparer ce misérable état où j’étais réduite avec ma vie de bonheur et de luxe d’autrefois. L’Indienne était dure pour moi et me traitait comme une servante ; je me fis humble. Un jour, un Chino étant entré tandis que je nourrissais l’enfant, me proposa de lui tailler une jaquette pour son usage. Jamais je n’avais taillé aucun vêtement d’homme ; cependant j’eus le bonheur de réussir, et l’Indien satisfait me donna quelques morceaux de charque[1]. D’autres Chinos vinrent le lendemain m’apporter des étoffes et me faire des commandes de vêtements. Je laissai alors le nourrisson parce que la mère était méchante, et je me mis à coudre malgré de vives douleurs de poitrine. Grâce à ce travail, le maïs ne nous manqua pas, mais l’eau était saumâtre, terreuse, nauséabonde ; quand j’avais bien soif, je la faisais passer à travers une toile et je me bouchais les narines.

Pour ajouter aux petits profits que me procurait mon métier de tailleuse, j’imaginai de teindre de diverses couleurs, à l’aide de certaines herbes, une vieille chemise de Don José et de fabriquer des fleurs. Je me servais d’une palme pour support en guise de fil de laiton. Mes fleurs n’avaient qu’un pétale. Mais ces imitations grossières paraissaient des merveilles aux habitants de ces pays sauvages, et ils me payaient ma peine avec des provisions de blé. Encouragée, je fis de petits reliquaires (des cœurs, comme disent les Indiens) et je mis à l’intérieur de petits objets auxquels ils attribuent la vertu de chasser le mauvais air qui s’élève des marécages.

Tout mon art ne réussit pas cependant à obtenir des Chinos leur secours pour la construction d’un rancho bien nécessaire à mes deux malades. J’essayai d’en construire un moi-même. J’avais remarqué à une assez longue distance deux petits arbres qui s’étaient joints et s’embrassaient étroitement ; en les élaguant un peu et en couvrant les branches supérieures, ils pouvaient du moins défendre le lit de mon mari contre le soleil et la rosée. Je me mis à l’œuvre. En deux jours, je coupai une grande quantité de l’herbe totora et j’en couvris les rameaux. Je filai ensuite la laine d’une petite peau d’agneau et j’en fabriquai une natte entremêlée de minces baguettes et de longues herbes. De cette manière je réussis à faire une toiture assez impénétrable. Je n’eus pas la force ou le talent de construire les parois ; mais enfin nous nous installâmes sous cet abri ; nous y étions mieux.

Les jaguars erraient souvent aux environs de notre cabane. Il y en avait un surtout qu’on disait très-avide de chair humaine ; on racontait l’histoire de plusieurs personnes qu’il avait dévorées. Une nuit, accablée de fatigue, je m’étais endormie sur l’herbe à une centaine de pas de notre misérable réduit. Le tigre passa près de moi ; on l’avait vu s’arrêter, puis se retirer ; ses traces étaient marquées sur la terre[2]. Je frémis et remerciai Dieu qui m’avait préservée.

Le même jour, à trois lieues de là, ce tigre se jeta sur une femme qui dormait près de son mari et de sa petite fille. Il dévora l’enfant et fit des morsures dangereuses au père, qui, réveillé en sursaut, s’était saisi de sa lance. Ce fut la pauvre femme elle-même qui, fuyant et presque folle de terreur, nous raconta en passant cette scène de carnage (voir page 333).


VIII

Quelle fin pouvais-je prévoir à nos tourments ? Je n’espérais plus sauver mon mari. Si du moins, pensais-je, la raison lui revenait avant de mourir, il saurait combien je l’ai aimé et ses dernières paroles me consoleraient de toutes mes souffrances.

De grandes sécheresses survinrent ; il n’était plus possible de trouver une goutte d’eau : nous humections nos lèvres avec de l’herbe pour tromper notre soif : quelquefois j’allais chercher au loin des endroits bas et

  1. Viande sèche, coupée par lanières et saupoudrée de sel. C’est le tasajo des provinces argentines et la carne seca du Brésil.
  2. Alex. de Humboldt cite d’étranges exemples du dédain de cet animal féroce pour les proies faciles. Voyez, dans son Essai sur la Nouvelle-Espagne, ce qu’il dit au sujet d’un jaguar qui se mêla aux jeux de deux enfants, dont l’un le chassait en riant avec une baguette, ne songeant pas à quel terrible camarade à avait affaire.