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que, chemin faisant, j’en eus bien étudié la carte, je trouvai dans la géographie la réponse.

Depuis notre départ nous n’avons cessé de monter une pente fort douce, mais s’élevant toujours, par une série de crêtes saillantes qui courent circulairement autour de Paris en augmentant d’altitude, à mesure qu’elles s’en éloignent, de sorte que la grande ville, vers laquelle tout afflue, occupe le point le plus bas d’une immense dépression demi-circulaire. Autour d’elle le terrain se relève par bourrelets superposés jusqu’à l’Ardenne, de manière à figurer une série de bassins emboîtés les uns dans les autres et dont on atteint successivement les bords.

De la géographie passez à l’histoire et vous verrez que ces crêtes saillantes ont été, naturellement, des positions militaires, et que sur elles se trouvent tous les champs de bataille où la France s’est rencontrée face à face avec l’invasion. Sur le premier que la Seine coupe près de Fontainebleau, sans l’empêcher de se continuer jusque derrière Versailles, je vois Montereau, Nogent, Sézanne, Vauchamps, Montmirail, Champaubert, Épernay, Craone et Laon, où la terre a tant bu de sang. Près du second, Troyes, Brienne, Vitry-le-François, Sainte-Menehould, Valmy. Au troisième, les défilés de l’Argonne. Sur le quatrième, Bar-sur-Seine, Bar-sur-Aube, Bar-le-Duc, Ligny. Près du cinquième, Châtillon-sur-Seine, Chaumont, Toul, Verdun. Le sixième est formé par les coteaux élevés qui s’étendent de Langres à Metz, à Thionville, à Longwy, à Montmédy et à Mézières.

Voilà, mon cher ami, comment j’ai traversé la maigre Champagne et le mince butin que j’ai pu y faire en courant. J’ajouterai à toute cette géographie un détail philologique : cette province est si éminemment française qu’elle n’a point de patois, quelque effort qu’on ait fait pour lui en trouver un.


III

ENTRE CHAMPAGNE ET LORRAINE.

La Champagne et un moine tonsuré. — Les hauts fourneaux de la Blaise. — L’Argonne et Goethe.

Bien que je sois allé, cette fois, tout d’une traite de Paris à Strasbourg, il faut que vous supposiez que je me suis arrêté à mi-chemin, vers Saint-Dizier, aux forges du Buisson. J’y suis venu, il y a quelques années, et je dois ce souvenir à l’excellent homme qui me montra alors ce coin de la France[1]. Vous prendrez cela, si vous le voulez, pour un aparté ; on en fait à la comédie, on peut bien en faire en voyage, au milieu d’une causerie vagabonde comme celle-ci.

Les anciens Allemands désignaient leurs frontières par un mot particulier et leur donnaient une législation spéciale et curieuse que vous trouverez dans Grimm. Ils avaient compris que la vie ne se passait point là comme ailleurs. C’était la mark où se tenaient les plus vaillants et les plus hardis. Cette distinction serait pour la Champagne d’autant plus nécessaire que la géologie l’impose et que l’histoire l’accepte.

On pourrait, en effet, dire d’elle ce qu’un moine, dont l’épaisse chevelure avait été largement tonsurée, disait de l’Armorique, qui semble morte à l’intérieur tandis qu’elle est si vivante sur les bords, et qu’il comparait à sa tête chauve entourée de la couronne monacale, Cette grande plaine, sans bois, sans moissons, est bordée, à son pourtour, de riches terroirs ou reparaiît une belle et puissante végétation. Ainsi Vitry-le-François, Saint-Dizier et Vassy, par où l’on en sort pour entrer en Lorraine, ont des eaux abondantes, de grasses prairies, où paissent de nombreux troupeaux, et quelques-unes des belles forêts de France. Il y a là, presque cachée sous l’herbe et sous les bois, une petite rivière, la Blaise, qui roule de l’or, tant elle fait marcher de moulins et d’usines. Le minerai de fer, et un des meilleurs, est à deux pas. D’un coup de hache on abat l’arbre qui sera le combustible ; d’un coup de pioche on ouvre la mine, au-dessous de la forêt même ; le sable de la rivière fournit le fondant ; et une population nombreuse de bûcherons, de charbonniers et de forgerons vit de cette belle et vieille industrie. À l’usine, comme le haut fourneau ne peut attendre ni se reposer, les ouvriers sont partagés en escouades qui tour à tour travaillent six heures et se reposent autant. Tous habitent autour de l’usine même, qui semble un gros village et une seule famille. Chacun a sa maison entourée d’un petit jardin. Aux travaux de la forge qui donnent le salaire, ils ajoutent celui du champ qui donne la santé. La veillée se fait en commun : la femme, les filles viennent coudre et tricoter, à la lumière de tous ces feux, aux côtés du mari, du père et des fils, qui n’en travaillent que mieux.

Rien de curieux et d’imposant comme le spectacle du soir, quand on voit la flamme qui jaillit au-dessus des toits et que le conducteur du fourneau, armé d’une lourde barre de fer, fait la percée au bas du creuset. Alors la fonte enflammée ruisselle dans les moules en projetant tout autour des milliers d’étoiles bleues, vertes et rouges, qui éclatent et brillent comme les fusées d’un feu d’artifice. Plus loin, c’est le fer qu’on remue comme une pâte dans le four à pudler, qu’on porte sous un marteau pesant plusieurs milliers, qui le pétrit et le façonne, tantôt à coups puissants et redoublés, tantôt avec la précision mesurée et lente de l’outil le plus délicat dans la main la plus légère. Des lueurs éclatantes que l’œil ne peut fixer, et, à côté, d’épaisses ténèbres ; des laves incandescentes auprès de la rivière qui tombe avec fracas sur les palettes de l’énorme roue ; et ces géants demi-nus qui semblent jouer avec le fer, le feu et l’eau ; et les femmes, les enfants, tranquilles ou joyeux, au milieu de ces forces bruyantes et redoutables que l’intelligence maîtrise et conduit. Dans les manufactures, et elles devraient bien maintenant s’appeler d’un autre nom, l’ouvrier est trop le serviteur de la machine : non-seulement

  1. M. Danelle, maître des forges du Buisson et du Chatelier que ses fils ont gardées. Quand M. Lancelot s’est présenté au Buisson pour en faire le dessin, l’usine ne faisait que la moitié de son travail ordinaire ; ils ont tout remis en mouvement et rallumé tous les feux pour que l’habile artiste pût passer une nuit à tout voir et à tout dessiner (voy. p. 346). Lui et moi leur en faisons ici nos remercîments.