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dos du Cayor, demandèrent à fournir des volontaires pour montrer qu’ils ne faisaient plus qu’un avec les Français. On n’en accepta que vingt-cinq, l’effectif de la colonne, porté à huit cents hommes, étant déjà trop nombreux.

Les trois jours suivants, nous suivîmes la côte, faisant à chaque village, à Bargny, à Yen, à Niangol, à Portudal, ce que nous avions fait à Rufisque, redressant les torts présents, punissant ou pardonnant ceux du passé, et étouffant en germe ceux qui auraient pu menacer l’avenir. Dans un autre ordre d’idées, je ne dois pas oublier de mentionner deux abondants repas que toute notre colonne fit sur ce trajet et que lui fournirent gratuitement les mangliers des rivières Somone et Fasna, dont les rameaux, humectés par chaque marée montante, étaient chargés d’excellentes huîtres.

Je regretterais aussi de ne pas mentionner en passant la république des Nones, dont la traversée tout entière ne remplit pas la première des trois étapes précitées. Le territoire de cette émule de Sparte repose entre le cap Rouge et le cap de Nase (onze à douze kilomètres). Ces habitants forment une belle race d’hommes ; aussi diffèrent-ils, par le langage et par une civilisation meilleure, des Oualofs et des Sérères qui les environnent de toutes parts. D’un caractère très-ferme, très-indépendant, très-hostile à l’esclavage, ils ont mérité au temps de la traite, et cela suffit à leur éloge, les calomnies et la haine des marchands de chair humaine.

Jaloux de leur liberté en raison même des horreurs qu’ils voyaient commettre autour d’eux par les blancs, promoteurs de la traite, et par les noirs, souteneurs et pourvoyeurs de cette institution, ils avaient fermé l’entrée de leur république à tout étranger. Dès qu’ils apercevaient sur leur territoire un visage suspect par les traits ou par la couleur : « Notre terre, disaient-ils en lui adressant un coup de fusil…, notre terre est lasse de te porter, rentre dedans !… » et immédiatement la victime immolée au salut public disparaissait sous le gazon.

Depuis l’abolition de l’esclavage dans nos colonies, non-seulement les citoyens de Nones ont ouvert leurs barrières à tout le monde, mais ils fournissent eux-mêmes Gorée de travailleurs laborieux et intelligents.

Le 13 mai, à neuf heures du matin nous faisions notre entrée dans le village de Joal, dont les deux mille âmes, leurs missionnaires en tête, car ces âmes se disent chrétiennes, venaient saluer le gouverneur et l’assuraient de leurs bonnes dispositions, pendant que les fonctionnaires et tiédos du roi de Sine, coupables des violences dénoncées, le grand fitor tout le premier, décampaient et gagnaient les bois aussi vite que leurs jambes avinées le leur permettaient.

Jusque-là tout était pour le mieux, aucune résistance armée n’était venue ensanglanter notre promenade militaire. Le 14 au matin, toute la colonne, tambour battant, musique sonnant, assistait, à la grande joie et édification des bonnes gens de Joal, a une messe solennelle célébrée par le grand-vicaire des missions de Dakar, lorsqu’un événement produit par le hasard précipita les choses et entraîna le colonel Faidherbe, pour ainsi dire malgré lui, dans une série de circonstances, d’où il sut tirer les plus grands avantages pour la domination française dans ces contrées.

Dans les pays oualofs, qui ont pour chef un bour, comme le Djiolof, le Sine et le Saloum, le successeur désigné de ce chef, qui toujours est son plus proche parent, s’appelle le boumi et a une grande autorité dans le pays ; elle balance même quelquefois celle du bour.

Or, le boumi de Sine, ignorant la présence des Français à Joal, y arrivait ce même dimanche, avec une escorte de cavalerie. Son Altesse venait, suivant l’usage antique et solennel de sa dynastie, se baigner à la mer, en expiation d’un meurtre que, peu de temps avant, étant en ébriété, elle avait commis sur un de ses courtisans.

Ces cavaliers ayant été aperçus dans l’obscurité, il en résulta une alerte, et le colonel Faidherbe envoya deux fortes patrouilles faire une reconnaissance autour du village. Un instant après, on apprit, par le chef de Joal, l’arrivée du boumi ; mais, avant qu’on eût pu en aviser les patrouilles, une d’elles, composée de laptots, entourait ce prince et son escorte. Il en résulta de la résistance d’un côté, de l’insistance d’un autre, et enfin un conflit dont le boumi ne s’échappa que tout meurtri, en traversant la rivière, où il faillit se noyer, et en laissant entre nos mains deux de ses hommes et douze chevaux.

Ce personnage était un des chefs de Sine dont la France avait le plus à se plaindre. Cependant, ne voulant pas passer pour lui avoir tendu un piége, le gouverneur lui renvoya le lendemain matin un des prisonniers de la veille, pour lui dire de revenir sans crainte, et qu’on lui rendrait ses chevaux, en réglant toutes les affaires présentes et passées. Mais tout en offrant ces réparations, et afin qu’elles ne fussent pas attribuées par les noirs à un sentiment de crainte, il crut devoir se porter en avant avec une partie de ses forces.

Laissant donc à Joal cent trente hommes de garnison avec un obusier, sous les ordres de M. le capitaine d’artillerie Vincent, pour protéger la mission et nos traitants après notre départ, le gouverneur écrivit au roi de Sine qu’il se rendait à Fatik, au cœur de son pays ; qu’il y serait le 18 et y ferait avec lui la paix ou la guerre, suivant que Sa Majesté accorderait on non les réparations et les concessions qu’il avait à lui demander.

Nous cheminâmes pendant la nuit sous les voûtes d’une de ces belles forêts dont la contrée abonde. À la pointe du jour nous étions au village de Guilas, dont nous faillîmes prendre le chef, un de ces hobereaux qui se permettaient de temps à autre de venir tourmenter nos concitoyens de Joal. Trois de ses chevaux restèrent entre nos mains. On passa la journée auprès des puits abondants de ce village, à l’ombre d’arbres magnifiques, caïlcédras, baobabs et rondiers, dont l’innombrable et babillarde population ailée, perroquets, perruches, veuves au collier d’or, de toutes tailles, couleurs et variétés, semblait moins effarouchée de notre présence que les bimanes de l’endroit.