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Thalweg du Rhin, c’est-à-dire la ligne continue de la plus grande profondeur d’eau. C’eût été bien avec un fleuve ayant des habitudes honnêtes et tranquilles. Mais chaque printemps le Rhin brouillait les mesures prises, augmentait la part de l’un, diminuait celle de l’autre, et il fallait recommencer les cartes et le tracé. C’était la toile de Pénélope. Les diplomates finirent par comprendre qu’on devait, avant tout, discipliner ces allures vagabondes, et pour cela remettre l’affaire aux ingénieurs, qui fixeraient les rives et concentreraient la plus grande masse des eaux dans un lit unique. Depuis 1839, ceux-ci sont à l’œuvre, et ils avaient déjà dépensé, au 31 décembre 1853, pour notre compte, 10 650 000 francs. Tout n’est pas fini ; du moins Bade et la France savent aujourd’hui quelles îles leur appartiennent.

Un autre traité ou plutôt un acte du congrès de Vienne a déclaré que le Rhin était ouvert à tous les pavillons. C’est le principe que le congrès de Paris a récemment, malgré l’Autriche qui en enrage, appliqué au Danube.

Le pont de bateaux est tout près du pont de pierre et de fer, qui dans quelques semaines le remplacera, et de ma station je vois les derniers travaux qui s’achèvent avec les deux forts que les Badois, gens avisés et prudents, construisent au bout, pour nous empêcher de passer dans le cas où, par aventure, il nous prendrait fantaisie d’aller voir si la carte d’Allemagne n’aurait pas besoin de certains remaniements qu’ils disent si nécessaires pour la carte de France[1]. C’est la Confédération germanique qui exige cet appareil de guerre auprès d’un monument de la science et de l’industrie. Elle n’a oublié qu’une chose, la bonne vieille dame, que neuf fois sur dix les fleuves sont franchis par les armées au lieu où l’on s’y attendait le moins.

Ancien corps de garde fortifié entre Strasbourg et le Rhin. — Dessin de Lancelot.

Ne craignez pas que je vous donne la description de ces travaux qui sont, eux, une belle et utile victoire gagnée sur un bien redoutable ennemi. Tout le monde connaît cette merveille. Je vous rappellerai seulement qu’on a descendu les fondations jusqu’à vingt mètres au-dessous. du lit du fleuve par le mécanisme le plus ingénieux, et qu’à cette profondeur les matières extraites étaient les mêmes que celles de la surface. La puissance de cet énorme dépôt d’alluvions fait reculer bien loin dans les siècles géologiques l’époque qui vit s’accomplir la catastrophe dont parle M. Élie de Beaumont et que je vous rappelai dans une lettre précédente. Vous savez aussi que ce pont qui relie l’Allemagne à la France mettra Vienne à trente-sept heures de Paris. Quelle heureuse chose pour le temps où l’Autriche aura de bons écus au lieu de mauvais papier, où elle fera moins de soldats et plus d’ouvriers !

Il y a tout juste cent quatre-vingts ans, un jeune seigneur de la cour de Versailles était, comme moi, occupé à regarder couler le Rhin, mais du haut du pont de Bâle. Quelques jours auparavant, Louvois, le ministre redouté de Louis XIV, lui avait demandé s’il ne voulait pas rendre au roi un service signalé. Il ne s’agissait, du reste, que de courir en poste à Bâle, de manière à y arriver un certain jour, de s’établir à six heures du matin sur le pont ; d’y rester jusqu’à midi, en notant soigneusement tout ce qu’il y verrait, et de revenir à toute bride. Le courtisan, joyeux de cette marque de confiance, court, vole, arrive et s’installe au poste indiqué, attendant quelque apparition étrange ou formidable : une flottille qui descend le fleuve, une armée qui franchit le pont ou quelque ambassadeur qui entre dans la ville et dont il fallait bien observer le visage. Mais tout se passe comme à l’ordinaire ; et il écrit sur son calepin : « À six heures, deux paysans ivres ; à sept, une vieille femme et un âne ; à huit, un cheval boiteux ; à neuf, des charretiers qui jurent, des femmes qui crient, des enfants qui pleurent ; à dix, une sorte de baladin habillé mi-parti de jaune et de rouge qui crache dans le fleuve et fait des ronds dans

  1. En outre de ces forts, la dernière travée du pont est mobile et peut de chaque côté être repliée le long de la rive.