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rarchique de voyage, au risque de payer un peu cher la protection de ces seigneurs féodaux. Puisque j’allais me trouver à la merci des Foulahs, dès que j’aurais dépassé Kakandy, autant valait que ce fût à celle d’Abdoulaye, qui avait, de fois à autre, des intérêts à régler dans ce comptoir. Cet arrangement donnait à mon voyage un caractère aussi officiel que possible, et j’y trouvais des garanties pour ma personne et pour mes bagages : car il est rare que les noirs, même les plus sauvages, maltraitent un envoyé chargé d’une mission ostensible.

En conséquence, moyennant quarante et un francs en espèces et quelques provisions, Abdoulaye dut me fournir dix porteurs pour remplacer les ânes et les chevaux que je n’avais pu trouver à Kakandy, et le 8 mars, après avoir dépêché en avant mes gens et mes bagages, je m’éloignai de Kakandy, suivi de M. d’Erneville et de tous les négociants de cet établissement, qui voulurent m’accompagner jusqu’à ma première étape.

Presque au sortir de Kakandy, le sol s’élève sensiblement ; bien que parfaitement boisé et coupé de nombreux ruisseaux, il est, dans cette première partie de la route, couvert de roches et de pierres ferrugineuses. Après trois heures de marche, la nuit nous surprit loin de toute habitation, et, et à la suite d’un repas copieux préparé par les soins de M. d’Erneville, mes compagnons, roulés dans mes couvertures ou d’autres parties de ma garde-robe, s’endormirent sans autre toit que la voûte du ciel. Quant à moi je ne pus fermer l’œil. On n’entreprend point un voyage de la nature de celui que j’allais faire, sans éprouver quelque émotion. Si d’un côté je ne me dissimulais pas qu’il serait pénible, peut-être dangereux, de l’autre l’utilité qui pouvait en résulter pour la science et pour mon pays me berçait d’espérances et d’illusions. Et puis, à vingt-quatre ans, on trouve tant de charmes dans l’imprévu ! Ces pensées me bercèrent jusqu’au point du jour ; alors, après avoir pris encore une fois une tasse de café avec les derniers Européens que je dusse voir de longtemps, je me séparai d’eux, emportant leurs encouragements et leurs vœux.

C’est ainsi que je m’élançai, à mon tour, sur cette route que, trente-trois ans auparavant, avait parcouru l’intrépide Caillé dont le nom, en dépit de quelques envieux, est devenu une des gloires de la France. En suivant les traces d’un pareil devancier, le voyageur peut compter sur l’exactitude des renseignements et sur la justesse des itinéraires. C’est ce que j’ai pu constater bien souvent, et je suis heureux d’apporter ici mon humble pierre au monument que ce pauvre enfant du peuple, sans autre lumière que son génie naturel, sans autres ressources que son indomptable énergie, a su se construire dans le vaste champ des découvertes de notre siècle.


Paysages et forêts. — Les singes cynocéphales. — Majestueuse lenteur d’un prince africain. — Caravane de Sarrakolès. — Les rives du Cogon. — Le carême musulman. — Les partis politiques du Fouta-Djalon.

Si mes pensées s’étaient revêtues pendant la nuit d’une teinte grave et sombre, la marche et le grand air ne tardèrent pas à leur rendre leur insouciante vivacité habituelle. Il eût été difficile, d’ailleurs, de résister aux charmes des solitudes qui s’ouvraient devant moi, en fascinant à la fois la vue, l’ouïe et l’odorat. Des oiseaux, du plumage le plus vif et le plus varié, voletaient d’arbre en arbre, tandis que, dans les profondeurs sonores des bois, leurs gazouillis se mêlaient aux murmures de nombreux ruisseaux, au susurrements d’innombrables essaims ; du fond des taillis et du sein des troncs séculaires s’exhalait une pénétrante odeur de miel, tempérée par l’arome des fleurs où butinaient les abeilles. De toutes parts, au-dessus d’un épais sous-bois toujours vert, s’élevaient des arbres gigantesques dont nos plus hautes futaies ne peuvent donner l’idée. La domine le majestueux bombax, à l’immense ramure, aux longues siliques pleines d’une bourre soyeuse qui appelle les regards et les soins de l’industrie ; là frémit l’élégant feuillage du netté, le plus beau spécimen de la grande famille des légumineuses, et que la Providence semble avoir répandu dans tout le Soudan, afin d’alléger autant que possible aux habitants de cette contrée, le tribut de sueur dont tout homme doit payer son pain quotidien. Le netté, sorte de févier, porte un fruit, semblable pour la forme à une gousse de haricot, mais qui contient entre ses graines une fécule sucrée et substantielle, dont toutes les caravanes font leur nourriture presque exclusive pendant les mois d’avril, mai et juin. Je m’étonne que les nègres idolâtres, qui font des dieux de tout, n’aient pas mis cet arbre précieux au rang de leurs fétiches.

Je n’ai vu, dans ces bois, nulle trace de bêtes féroces ; mais les singes cynocéphales[1] y abondent. Dans une clairière ouverte au sommet d’une colline, nous en rencontrâmes une bande nombreuse qui parut ne nous céder le passage qu’avec regret. À mesure que nous avancions, ils reculaient lentement devant nous, s’arrêtaient à quelques pas du sentier, nous regardaient avec étonnement, puis, quand ils nous voyaient faire un geste, un mouvement brusque ou inquiétant, ils disparaissaient dans le fourré, bondissant et aboyant comme une meute de dogues. Le soir venu, nous nous arrêtâmes au bord d’un charmant ruisseau, égayant du murmure d’une petite cascatelle le silence de la solitude, et là, après avoir soupé d’une sardine et d’un biscuit détrempé dans un verre d’eau fraîche mélangée d’un peu d’eau-de-vie, je m’étendis sur un lit de feuilles préparé par Kolly, mon serviteur sénégalais, et je m’endormis aussi profondément, plus profondément peut-être que si j’avais été entouré de draperies soyeuses et de lambris dorés.

Le lendemain je gagnai Oréoussou, ou Abdoulaye m’avait donné rendez-vous. C’est un joli hameau, d’une trentaine de cases ombragées de bouquets de bananiers et d’orangers. Mais, en dépit des libéralités de la nature,

  1. Cynocéphale mandrill.Cynocephalus mormos de Desmoulins. — Chassant un jour au bord du Sénégal, je vis une troupe de ces animaux assaillir à coups de pierres un des hommes de sa suite qui venait de tirer et de tuer l’un d’eux. Ils disputèrent vaillamment au chasseur le cadavre de leur congénère, et il fallut l’intervention de tous mes gens pour leur faire lâcher pied.