Page:Le Tour du monde - 03.djvu/379

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le voir qu’avec l’autorisation de Sori Ibrahima. Grand partisan d’Oumar, mon interlocuteur était cependant trop fin politique pour ne pas comprendre ma réserve diplomatique ; il m’en fit même compliment, et, passant à un autre ordre d’idées, me parla fort au long du Rio-Nunez Je lui défilai sur ce chapitre mon chapelet habituel, et je crois devoir faire observer à ce sujet que le voyageur doit bien se garder, en Afrique, d’être avare d’explications, car les hommes, avec lesquels vous êtes entré une fois en conversation suivie, sont trop fiers de la confiance que vous avez paru leur témoigner, pour vous supposer des intentions secrètes ; ils se hâtent de propager vos discours comme une bonne nouvelle, et se font vos défenseurs officieux auprès des chefs et des populations.


Un héraut d’armes foulah. — Version africaine d’une relation anglaise. — La vallée et les chutes du Tominé. — Villages et population des montagnes. — Les blancs anthropophages.

À l’est de Compéta commence la ligne de faîte qui sépare le bassin du Cogon de celui du Tominé, principal affluent du Rio-Grande. On la franchit par la passe ou col de Nadé-Koba, dont j’estime la hauteur absolue à deux cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer. De son sommet on domine de belles vallées, courant à l’est, et la vue s’étend dans cette direction jusqu’au mont Seniaki, dont les deux pics mamelonnés bordent à l’horizon la rive droite du Tominé.

La descente du Nadé-Koba, formée d’assises d’ardoises simulant des gradins aussi escarpés qu’irréguliers, est aussi pénible que difficile pour un homme seul ; je n’en vins à bout qu’en me cramponnant aux angles de ces marches naturelles. Comment mon cheval arriva-t-il en bas sain et sauf ? c’est ce que je cherche encore à m’expliquer.

Pendant que je songeais à ce problème, je vis venir à moi un indigène qui m’aborda comme un héraut d’armes antique en énonçant ses noms et qualités et l’objet de sa venue. Il portait le nom euphonique d’Alpha Kikala, et venait, au nom du chef de Labé, s’informer des motifs exacts de mon arrivée dans le pays. Satisfait de mes réponses, que je m’efforçai d’élever au diapason de ses demandes, il se rangea à mes côtés, et dès ce moment devint mon guide officiel jusqu’à Timbo : guide précieux ! car il savait par cœur tout le Fouta-Djalon, et, partout ou j’ai passé, j’ai pu constater, l’itinéraire en main, l’exactitude des moindres renseignements géographiques qu’il m’avait donnés à l’avance. Il ne connaissait pas moins bien les traditions que la topographie de son pays ; j’en eus la preuve quelques instants après sa rencontre.

Nous nous trouvions dans un site charmant ; un torrent débouchant devant nous, à travers des rocs entassés courait, en bondissant, arroser de magnifiques prairies semées de bouquets d’arbres gigantesques, derrière lesquels ou entrevoyait les hauts sommets qui bordent le Tominé. Devant ce grand spectacle, qui sous plus d’un rapport me rappelait quelque site embelli de ma chère vieille Bretagne, je me réjouissais, je l’avoue, d’être le premier Européen qui l’eût contemplé, lorsque Kikala mit fin à ce sentiment légèrement vaniteux et égoïste en m’apprenant et le nom du torrent, Yangolé (l’Anglais), et les circonstances qui lui ont valu cette appellation peu africaine.

À l’époque où lui Kakala était encore enfant, des blancs avaient voulu pénétrer par cette vallée dans le Fouta-Djalon. Ils étaient nombreux, marchaient en caravane, dans laquelle figuraient plusieurs chameaux et quarante ânes chargés de marchandises. Leurs chefs escaladèrent les sommets du mont Seniaki, pour examiner le pays, et notaient sur leurs livres tout ce qu’ils voyaient. Mais au passage d’un cours d’eau, qui a été aussi baptisé d’après eux (le Tiangol-Porlobé, ou ruisseau des blancs), plusieurs d’entre eux se noyèrent et ils perdirent toutes leurs bêtes de somme.

La défense que fit l’almamy à ses peuples d’entrer en relation avec des étrangers qui avaient eu le tort d’arriver sans guides et sans explications préalables, fut interprétée de manière qu’en refusant de leur vendre quoi que ce fût, même de l’eau, on ne se fit faute de les harceler et de les piller. Tous périrent de misère ; le dernier survivant, après avoir été fait prisonnier, puis relâché, vint mourir sur les bords du ruisseau qui prit, d’après lui, le nom de Yangolé. Mais il faut ajouter, pour la moralité de l’histoire, que tous les Foulahs qui avaient touché aux marchandises des blancs eurent une fin aussi malheureuse que leurs victimes.

Ainsi dit Alpha Kikala.

En calculant l’âge du narrateur, et en tenant compte de l’exagération bien naturelle d’un récit transmis de bouche en bouche depuis plus de quarante ans, je démêlai facilement dans cette légende un fait réel : la tentative malheureuse que les Anglais firent en 1817 pour pénétrer vers le Niger par la voie de Fouta-Djalon, et qui échoua effectivement à mi-chemin de Kakandy à Timbo. — Les lignes suivantes, empruntées à un livre consacré aux découvertes africaines, peuvent faire juger du degré de fidélité de la version africaine de cette simple histoire :

« Le capitaine Campbell, chargé du commandement de cette expédition, ne put aplanir ou surmonter les obstacles que lui opposèrent l’état d’anarchie du Fouta-Djalon et le mauvais vouloir des chefs. Après bien des négociations infructueuses, pendant lesquelles la caravane perdit ses chameaux, ses chevaux, toutes ses bêtes de somme, Campbell fut obligé de revenir sur ses pas. Bien qu’il n’eût à regretter que la perte d’un seul homme sur cent qui lui avaient été confiés, l’insuccès de sa tentative et les contrariétés éprouvées l’affectèrent tellement, qu’il mourut avant d’avoir regagné la côte. Caillé vit son tombeau auprès de Kakandy[1]. »

En réfléchissant à quels écarts d’amplification peut se laisser emporter l’histoire orale, je gagnai l’endroit où

  1. Le Niger et les explorations de l’Afrique centrale, par F. de Lanoye.