Page:Le Tour du monde - 03.djvu/395

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en grande pompe. Le griot, prenant la parole, me dit avec solennité que c’était un cadeau de l’almamy à l’envoyé du gouverneur de Saint-Louis. Il me fallut d’abord répondre à monseigneur le griot, puis entendre défiler comme un chapelet les discours de tous ses compagnons, jusqu’à celui du palefrenier de ma nouvelle monture, puis donner moi-même la réplique à chacun d’eux, et comme, suivant l’antique usage, ce cérémonial avait dû se passer devant le cheval, j’avais naturellement été forcé de sortir. Il en résulta naturellement aussi pour moi une suppression subite de transpiration, et le lendemain, une bronchite et un bon accès de fièvre. L’almamy dut exécuter sa promenade sans moi. Au retour, il vint me voir et parut très-affecté de mes souffrances et, plus éloquemment que tous les raisonnements, elles plaidèrent auprès de lui pour hâter mon départ.

La fièvre ne me quitta qu’au bout de six jours. À partir du premier, je n’avais cessé de recevoir tous les matins un carry au riz couronné d’un superbe chapon. C’était une attention particulière de Mariam, la plus jeune des femmes de l’almamy. Lorsque je pus faire honneur à ce splendide menu et que je cherchai les moyens d’en témoigner ma gratitude à la donatrice, j’appris, non sans quelque étonnement, que nul bijou ou parure ne causerait autant de plaisir à cette dame, favorite d’un homme qui compte deux ou trois millions de sujets, que le don d’une paire de souliers. Il est vrai que le sol du pays est rude et que les chaussures nationales défendent peu de ses aspérités la plante délicate des pieds féminins. Heureusement j’avais, par hasard, plusieurs paires d’escarpins tout neufs. Je m’empressai d’envoyer les plus beaux et les mieux vernis à la bonne Mariam.

Ce cadeau eut des suites auxquelles j’étais loin de m’attendre et qui s’élevèrent presque aux proportions d’une affaire d’État. Les trois autres femmes de l’almamy ne purent voir d’aussi belles chaussures aux pieds de leur compagne sans en désirer de pareilles. Une conspiration féminine fut ourdie contre le repos de l’almamy et contre le mien, jusqu’à ce qu’Oumar eût demandé et obtenu de moi la promesse de faire exécuter à Saint-Louis des souliers vernis pour toutes ces dames. Le bon prince, glissant sur la même pente que ses épouses, ne put s’empêcher de me laisser entendre combien une paire de bottes d’un cuir aussi merveilleux lui serait utile et agréable. Je m’engageai à la lui procurer également ; puis, suivi de Cocagne et du maître griot, j’allai gravement prendre la mesure du pied des quatre femmes légitimes de l’almamy du Fouta-Djalon. « Tu ne manqueras pas de faire mes souliers aussi jolis que ceux des autres, » me dit la plus vieille d’entre elles, en prenant au sérieux mon rôle de cordonnier. Je profitai de cette circonstance pour remercier Mariam des attentions bienveillantes qu’elle n’avait cessé d’avoir pour moi. Modeste et gracieuse, elle me répondit comme eût pu le faire une sœur de charité : « J’ai su que tu étais malade, je suis venue à ton aide ; tout autre à ma place en eût fait autant ! »

Le 7 juin, à midi, l’almamy me fit demander pour me remettre sa lettre pour le gouverneur. Quand nous eûmes causé quelques instants, il appela son porte-clef, qui arriva en cachant quelque chose sous son vêtement. « Quand un roi, me dit l’almamy, envoie une lettre à un autre roi, il faut, pour le respect qui est dû à cette lettre, qu’il mette quelque chose dessus. Donne, dit-il à son porte-clef (celui-ci lui remit une boucle d’oreille valant une centaine de francs). — Ceci, reprit-il, n’est pas un cadeau que j’envoie au gouverneur, c’est seulement pour la lettre. Des cadeaux que je puis lui envoyer, il n’en est aucun dont il n’ait plus que moi, surtout maintenant que je ne suis plus roi. Ensuite je sais que le gouverneur ne tient pas aux cadeaux. Ce qu’il veut surtout, c’est un bon commerce avec Kakandy et Sénoudébou. C’est cela qu’il considère comme un bon présent, et c’est ce qui fait que je ne lui en envoie qu’un bien petit, afin de lui prouver que le grand viendra à son tour et sans retard. Donne, dit-il de nouveau à son porte-clef (ici, nouvelle exhibition de trois petites boucles d’oreilles valant cent à cent vingt francs). — Celui qui sert à un homme d’interprète, poursuivit l’almamy, est une partie de lui-même ; celui qui a partagé ses fatigues mérite une récompense : ceci est pour Cocagne. — Celui qui est venu de Saint-Louis ici et qui doit encore aller d’ici à Sénoudébou ; celui qui, etc., mérite bien d’être dédommagé de ses fatigues : ceci est pour toi (deux à trois cents francs d’or). » Il me donna en outre deux jolies nattes, deux autres moins belles à Cocagne, plus quelques couvercles en paille pour la femme de celui-ci.

Je dis à l’almamy, en le remerciant de ses présents, qu’avec une partie de l’or qu’il me donnait, je ferais faire une bague sur laquelle son nom serait gravé, mais que je le priais de me laisser distribuer le surplus entre ceux de ses serviteurs dont j’avais le plus à me louer. Il se montra flatté de la première partie de mon discours, mais presque blessé de la seconde, et je compris que j’aurais tort d’insister


Adieux à Timbo. — Dernières paroles d’Oumar. — Mes compagnons de voyage. — Les épreuves du retour. — La fièvre. — Les croque-morts et la famine. — Mon prédécesseur Mollien.

Enfin le 10 juin je me dirigeai vers la demeure d’Oumar, et cette fois pour prendre définitivement congé de lui. Il ne voulut pas cependant recevoir mes adieux avant que j’eusse pris le repas du matin, préparé comme d’habitude par la bonne Mariam. « Alors seulement, ajouta-t-il, je te laisserai aller et je t’accompagnerai jusqu’au bord du Bafing. »

À mon carry et à mon chapon de fondation, Mariam avait eu l’attention d’ajouter un dessert de luxe, un ananas superbe. Je ne pouvais partir sans aller faire mes adieux aux femmes d’Oumar. Je serrai affectueusement la main à la bonne Mariam, en la remerciant de toutes ses bontés et particulièrement de l’attention qu’elle venait encore d’avoir pour moi. Je lui fis présent d’une douzaine de boutons dorés qui semblèrent lui faire autant de plaisir qu’un collier de diamants en ferait à une Parisienne. Elle fit des vœux pour mon retour en bonne santé et