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restes d’un temple aujourd’hui écroulé. Le village de Sélefké est construit avec les matériaux de l’ancienne ville qu’avait bâtie Séleucus-Nicator et qui était jadis la métropole de la Cilicie Trachée.

Aqueduc romain à Lamas[1], dans la Cilicie Trachée. — Dessin de Grandsire d’après M. V. Langlois.

Le premier voyageur qui nous ait transmis une description détaillée de Sélefké est Josaphat Barbaro, ambassadeur de Venise en Orient vers la fin du quinzième siècle. La description de ce voyageur nous donne l’assurance que, déjà de son temps, Sélefké était dans l’état où elle se trouve encore aujourd’hui. Barbaro compare le Calycadnus à la Brenta et le théâtre à celui de Vérone. Il mentionne aussi les sarcophages monolithes, les chambres sépulcrales, et décrit avec soin l’ensemble des constructions de la forteresse qui, de son temps, était fermée par des portes de fer ciselées avec art, « comme dit-il, le métal eût été d’argent. »

Je consacrai plusieurs jours à l’exploration de Sélefké.

On y voit les restes de deux temples, dont l’un a été converti en église lors de l’établissement du christianisme dans ces contrées. Le théâtre est spacieux et pouvait contenir facilement deux mille spectateurs. Lorsqu’on est assis sur les gradins supérieurs, on aperçoit à droite la mer de Chypre et à gauche les montagnes du Taurus ; devant soi se développe un magnifique panorama ; le Calycadnus roule ses eaux à travers une plaine émaillée d’anémones, couverte de tentes turkomanes er animée par la présence des troupeaux de bœufs et de moutons que les Iourouks font paître sous la surveillance de cavaliers armés de lances et de fusils. De grands platanes au feuillage épais abritent des familles entières et garantissent des ardeurs du soleil les femmes occupées à tisser des tapis le long des grands arbres dont le tronc est converti en métier. Le son des trompes, le mugissement des taureaux, le grondement des eaux du fleuve forment un concert vraiment majestueux. De temps en temps, un coup de feu, suivi d’un instant de silence, est répété cent fois par les échos de la montagne, et des cavaliers débouchant d’une forêt voisine se lancent au galop à la poursuite d’une hyène ou d’un chien sauvage que harcèlent de grands lévriers du Taurus au poil fauve comme celui d’un chacal.

Porte antique sur la voie romaine, entre Lamas et Kannideli. — Dessin de Grandsire d’après M. V. Langlois.

Le village de Sélefké, bien qu’arrosé par le cours du Calycadnus, est souvent privé d’eau, parce que les puits se tarissent pendant les chaleurs. Pour arroser leurs jardins les habitants de la ville ont construit des machines hydrauliques fort ingénieuses et qui consistent en une roue munie de seaux que le courant du fleuve met en mouvement et qui apporte dans des canaux d’irrigation l’eau nécessaire pour l’arrosage. On cultive à Sélefké des melons excellents et des pastèques dont la chair est rouge comme celle d’une grenade. Quelques familles se livrent aussi à l’élève des abeilles. Les ruches ont une forme toute particulière ; ce sont des troncs d’arbres en forme de cylindre creusés dans la longueur et qui les font ressembler à des pièces de canon ; ces troncs sont posés les uns sur les autres, de manière à former une arête sur laquelle on étend des pièces de feutre enduites de résine ; mais plus souvent on remplace le feutre par de la terre qui permet à l’herbe de s’y développer. Les abeilles déposent leur miel dans ces gueules béantes, qui sont hermétiquement fermées lors de la récolte. Quand les éleveurs jugent que la colonie a dû périr par l’asphyxie des vapeurs d’une plante que l’on fait brûler et dont la fumée est dirigée au moyen d’un tube de tchibouk par une petite ouverture pratiquée dans l’orifice du cylindre, ils en retirent les rayons, en expriment le miel et vendent la cire à des marchands qui viennent pendant l’automne à Sélefké pour acheter la récolte. Les montagnards du voisinage apportent au bazar de Sélefké toute leur cire, et le commerce devient alors très-florissant dans cette ville. Tout le reste de l’année le bazar est presque complétement désert ; on n’y trouve que quelques boutiques ouvertes et où se vendent les objets de première nécessité.

Pendant mon séjour à Sélefké, j’étais logé sur la ter-

  1. Au nord-ouest de Lamas, en suivant les bords du fleuve qui coule entre deux lignes de rochers à pic hauts de plus de cinq cents pieds et couronnés par une végétation d’arbres magnifiques, on arrive dans une gorge profonde formée par des déviations des