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rochers, détachés des hautes cimes, barraient la route que nous suivions, et semblaient attendre qu’un autre bloc vînt les pousser dans l’abîme entr’ouvert sous nos pas. D’énormes cèdres, qu’avaient déracinés les fureurs du vent, étaient renversés et couchés en travers de la route. Rien de plus sauvage que cette contrée que l’homme ne parcourt qu’à de rares intervalles, et qui n’est visitée que par les ours du Taurus, les onces, les hyènes et les chacals ; mais aussi rien de plus majestueux que cette nature bouleversée, où le Turkoman n’a jamais planté sa tente, parce qu’il la croit hantée par les génies de l’enfer qui président aux tempêtes et aux dévastations. Pendant huit heures, nous parcourûmes ces rochers inhabités, tantôt à pied, tantôt à cheval ; enfin, la caravane arriva au sommet d’un plateau assez élevé, couvert des décombres d’une ville antique, dont jusqu’à présent l’existence n’a été signalée par aucun voyageur. Quelques cabanes turkomanes se dressent au milieu de ces ruines, mais elles étaient abandonnées par les habitants qui, sans doute, étaient descendus dans la plaine avec leurs troupeaux, aux approches de l’hiver. Bothros, qui mettait autant d’ardeur à explorer les ruines abandonnées que les maisons habitées, enfonça la porte de celle qui lui parut la plus opulente, et y trouva d’abondantes provisions ; il finit même par découvrir, dans un coin de l’unique chambre de cette maison, une bibliothèque composée de manuscrits arabes, dont la plus grande partie est aujourd’hui à Paris, et une guitare fabriquée avec une carapace de tortue. Le propriétaire était sans doute un lettré et un artiste. Nous nous installâmes chez lui, sans plus de façon ; au Taurus, le sans-gêne est permis. D’après ce que nous apprirent les zaptiés, ces ruines portent, chez les Turkomans, le nom de Kannideli. Si l’on s’en rapporte au témoignage d’Hiéroclès, le grammairien, et de Suidas, ces ruines pourraient bien être celles de la ville qu’ils désignent sous le nom de Niopolis d’Isaurie. Les monuments que renferme cette ville sont tous de l’époque byzantine. Ce sont des églises, des édifices funéraires, des sarcophages monolithes, qu’à leur style on reconnaît bien vite pour des monuments remontant aux huitième et neuvième siècles de notre ère. J’ai copié beaucoup d’inscriptions, tant sur les tombeaux que sur les églises de Kannideli, et il est facile de voir que la destruction de cette ville remonte au dixième ou onzième siècle, puisqu’on ne trouve aucune trace d’inscriptions arméniennes, ce qui est pour nous une preuve positive qu’a l’époque des Roupéniens elle était déjà dans l’état où elle se trouve encore à présent.

Un Turkoman qui chassait dans les environs de Kannideli voulut bien nous conduire à Lamas, et nous servir de guide à travers le dédale de montagnes où la caravane s’était engagée. D’abord, il nous fait entrer dans une magnifique forêt de sapins qui donnent à toute la contrée que nous parcourons l’aspect le plus sauvage. Sur les hauteurs à gauche, on me fait remarquer les ruines de plusieurs châteaux byzantins ou arméniens, auxquels on donne les noms d’Aseli-koi et de Sou-ourané-Kalessi. De distance en distance, des sarcophages placés de chaque côté de la route indiquent la position d’antiques bourgades dont les restes ont disparu et dont les noms sont inconnus. Bientôt nous arrivons devant une construction singulière ; c’est une porte élevée sur la route, à peu de distance du château d’Aseli-koi. Le travail en est grossier et les pierres ont à peine été dégrossies. L’attique, du côté de l’ouest, est orné d’emblèmes sculptés en creux et qui font allusion au culte des Cabires-Dioscures ; ce sont deux bonnets coniques, un soc de charrue, des tenailles et un vase. L’aspect de ce monument ne peut laisser de doutes sur son antiquité, et l’on peut affirmer qu’il remonte à l’époque de transition qui sert d’intermédiaire entre l’art pélasgique et l’art grec (voy. p. 405).

Sur toute la route, les zaptiés chassent les francolins, qui le soir sont préparés avec le pilaf et forment le menu de notre souper. La caravane campe sous des sapins et chacun dort en attendant le jour.


Elœusa (Sébaste). — Ruines de Sébaste à Lamas. — Le Dumbelek. — Nemroun, ancienne Lampron. — Kulek-Maden. — Un défilé. — Kulek-Kalessi. — Forteresses.

Le lendemain nous suivons pendant plusieurs heures la voie romaine et bientôt nous apercevons le rivage de la mer et les ruines d’une antique cité dont les restes sont considérables. C’est l’ancienne Elœusa, autrefois bâtie dans une île qui, par suite des éboulements successifs de la montagne, s’est trouvée réunie au continent. À l’époque romaine, Elœusa (terre des oliviers) reçut le nom de Sébaste. On y voit les ruines d’un temple et d’un théâtre et beaucoup de sarcophages. Nous faisons halte dans cette ville.

Après avoir pris quelques jours de repos à Sébaste, nous continuons notre route sur Lamas, en suivant le rivage de la mer, ou pour mieux dire, la crête de rochers qui, pendant plusieurs heures de marche, bordent la mer. Depuis Sébaste jusqu’à Lamas, les ruines se succèdent sans interruption pendant l’espace de plusieurs milles ; aqueducs, mausolées, édifices religieux, constructions militaires, parmi lesquelles figurent au premier rang les châteaux d’Ak-Kalah (châteaux blancs) et ceux de Lamas. Le soir nous nous retrouvons à Lamas, et nous faisons dresser les tentes au bord de la rivière.

De grand matin, nous quittons la voie romaine, et la caravane s’enfonce de nouveau dans la montagne, sans autres guides que la boussole et la marche du soleil. Le soir, nous campons chez une tribu turkomane, dont les tentes sont distantes d’environ dix heures de Lamas au nord. Bothros fait charger les armes en présence de nos hôtes, dont les allures suspectes nous engagent à nous tenir sur nos gardes.

Le lendemain et les jours suivants, nous contournons la base orientale du Dumbelek, cette montagne immense, qui marque la limite de la Lycaonie et de la Cilicie, campant tantôt sur des rochers, tantôt dans des villages turkomans. Enfin, en nous dirigeant toujours au nord-est, nous arrivons au village de Nemroun, l’ancienne Lampron, dont le château se dresse sur le sommet