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coquette perd son temps ; à peine a-t-elle pu les séduire assez pour qu’un tronçon de digue, assis peut-être sur un travail romain, s’avançât vers elle à quelques centaines de pas et rejoignît le premier îlot de roches. Ce faible rempart n’en est pas moins fier de son importance, et montre à ses embrasures croulantes les gueules de ses nombreux canons. N’en rions pas trop quand nous les voyons aujourd’hui s’allongeant muets sur leurs massifs affûts dont le bois cache sa vétusté sous une couche épaisse de peinture noire ; vermoulus et fardés, ces appuis, qui ne pourraient pas résister à la secousse d’une seule décharge, font bonne contenance et trompent l’œil, symbole fidèle de l’empire ottoman régénéré par le badigeon de la civilisation européenne. Nous ne les prenons pas au sérieux parce que nous les voyons de près ; mais, dans le prestige du lointain, ils épouvantaient encore l’Europe il y a cinquante ans, et ce décor belliqueux servait de coulisse aux forbans barbaresques pour y cacher le mensonge de leur renommée terrible. Au canon qui prit Alger comme au sifflet d’un machiniste un changement à vue fit tomber toutes les illusions.

On a souvent fait cette remarque que les villes de l’empire ottoman, séduisantes à l’aspect extérieur, perdent beaucoup à être vues de près : cela est vrai pour Constantinople, pour Smyrne, Jérusalem, Alexandrie. Je certifie, je proclame la justesse de cette observation ; j’irai plus loin, et sans imiter la réserve de ces voyageurs qui ne veulent pas paraître dupes et qui cherchent à se tromper eux-mêmes plutôt que de s’avouer mystifiés, je généralise la remarque, et je l’applique en conscience à tout le pays : l’Orient si beau, si poétique dans les livres, l’Orient de convention que la fantaisie a créé pour enflammer les imaginations européennes, doit être vu du méridien de Paris, sous peine de désenchantement.

Tripoli n’échappe pas à la règle. Dès que vous avez mis le pied sur le quai, c’est-à-dire sur un petit débarcadère en maçonnerie qui sert de parvis à la baraque de la douane, bariolée de vert, de jaune, de bleu et de rouge, vous effacez de votre mémoire l’impression avantageuse de la ville vue du large, et vous faites le procès à la réalité. À peine la porte franchie (car n’oubliez pas que vous entrez dans une forteresse), vous trouvez des rues sales et irrégulières, comme dans toutes les villes d’Orient : des échoppes misérables, des maisons délabrées, des immondices à cacher le pavé s’il y en avait un.

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