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lieu de la plaine de sable, ils s’en éloignent le matin avant l’aube pour faire brouter par leurs troupeaux la maigre végétation du désert ; ils y reviennent au coucher du soleil pour les abreuver ; et quand tous les environs de leur station ont été parcourus et dépouillés, ils en changent, et transportent leurs tentes auprès d’un autre puits. L’espace n’est rien pour eux.

Ils ne tiennent pas davantage compte du temps. Un jour je m’étais éloigné du campement à une distance de cinq à six heures dans le sud, poursuivant quelques bakr-el-ouahasch ; c’est une espèce d’antilope de la taille d’un mulet, dont la tête, assez semblable à celle d’un veau, est armée de deux cornes longues et droites. Je vis tout à coup, à vingt pas de moi, sortir du sable une tête fort peu souriante, emmanchée sur un torse à demi enterré. C’était un chasseur à l’affût qui attendait les autruches.

« Essabrou min Allah ! (la patience est un don de Dieu !) s’écria-t-il sans me donner le selam, emporté par sa mauvaise humeur : pourquoi viens-tu troubler ma chasse ? Voilà vingt-huit jours que j’attends les autruches, caché dans ce trou ; et maintenant tu as gâté ma chance. Que Dieu te donne la santé ! »


Chasse dans les déserts de la Syrte. — Traditions populaires sur les cigognes et les grues.

Moi aussi j’ai chassé les autruches dans les déserts qui bordent la Syrte, mais d’une façon plus active et moins patiente, en les poursuivant longtemps à cheval, et leur envoyant une balle de carabine alors que la fatigue commençait à ralentir leur course. Une peau d’autruche peut rapporter de cinq à six cents piastres. Du reste, la chasse, dans ces solitudes stériles, n’est pas un plaisir ; c’est un travail ; on ne peut s’y livrer que pendant l’hiver, et la rareté du gibier des sables n’offre pas de compensation suffisante pour la peine que l’on se donne. Les grands animaux de l’intérieur ne s’approchent jamais des bords de la mer ; on en est réduit aux antilopes, aux gazelles, aux fennecs. J’ai remarqué surtout l’extrême pauvreté de l’ornithologie, et certes je ne m’en serais pas rendu compte sans l’explication curieuse que me donna un savant vieillard de la tribu.

Un jour que je revenais aux tentes, harassé de fatigue, furieux de n’avoir vu de loin que quelques demoiselles (de Numidie) et deux flamants, je déplorais l’absence de tout gibier ailé, fût-ce même simplement des grues et des cigognes, si nombreuses dans la plupart des pays musulmans.

« Tu ne sais donc pas, me dit le vieux Bédouin, que la cigogne a reçu de Dieu plus de sagesse que l’homme lui-même ? Avant l’arrivée des Turcs (que le ciel les maudisse !) nous avions à Tripoli une puissance arabe, un sultan fils du pays, qui avait le bras long et la main ouverte. Il n’envoyait pas au dehors tout l’argent de la contrée ; bien au contraire, il fabriquait lui-même de la monnaie qu’il répandait ensuite parmi nous. Or, tout le monde sait que la cigogne a horreur de l’argent et n’habite jamais les pays dont le nom se trouve sur une pièce de monnaie, parce que c’est la source de toutes les querelles et l’aiguillon de toutes les passions. Il est vrai qu’elles pourraient revenir maintenant, mais les ghrousch trabloussi circulent encore, et cela suffit pour les éloigner.

Quant aux grues, elles ne peuvent pas traverser le Hammada (grand, plateau pierreux qui sépare la Tripolitaine du Fezzan), parce que les Bou-chébr s’y opposent et font bonne garde.

— Qu’est-ce donc, demandai-je, que les Bouchébr ?

— Ce sont des Djin qui ont été emprisonnés pour l’éternité dans le désert de Hammada par le prophète Suleyman, sur qui soit le salut ! Ils formaient un peuple nombreux et puissant, redouté de ses voisins, dédaigneux de toute humanité et de toute justice. Lorsque le prophète Suleyman leur envoya un apôtre pour les remettre dans le chemin droit et les ramener au culte de l’Unique, ces pervers le mirent à mort, et résolurent de tourner en dérision les règles de conduite que leur avait enseignées l’homme de Dieu. Ils comptaient sur leur isolement du reste du monde et sur la crainte qu’ils inspiraient au voisinage, car aucun homme des tribus environnantes n’aurait osé entrer dans leur pays. « Nul ne saura ce que nous faisons, dirent-ils ; continuons à mener bonne vie, sans nous préoccuper de toutes les gênes que l’on prétend nous imposer. On dit que ce Suleyman est puissant, mais quel messager ira lui rendre compte de nos actions ? » Et non contents de persévérer dans leur infidélité, ils y ajoutèrent la moquerie, plaçant un porc dans une niche de leur temple pour contrefaire le mihrab (creux dans le mur des mosquées, qui indique la direction de la Mecque), et faisant des ablutions sacriléges avec de l’urine de chameau.

« Il y avait chez les Bou-chébr un grand nombre de grues ; ces oiseaux scandalisés envoyèrent un des leurs à Suleyman pour l’avertir des abominations qui se passaient dans le Hammada. Le prophète écouta ce récit avec indignation, appela la huppe, son oiseau favori, et lui ordonna de convoquer toutes les grues qui se trouvaient sur la face de la terre. Quand elles furent réunies, elles formaient un nuage qui aurait mis à l’ombre tout le pays entre Mezda et Morzouq. Chacune alors prit une pierre dans son bec, vint planer au-dessus du territoire des Bou-chébr, et laissa tomber son fardeau, si bien que les infidèles furent tous lapidés. Mais leurs âmes continuent depuis lors d’errer dans la solitude, sans trêve ni repos, avec l’incessante préoccupation d’empêcher le passage des grues. »

Voilà encore une preuve irrécusable de la persistance des fables antiques. Peut-on méconnaître, dans cette légende toute musulmane de forme, la fable des Pygmées et de leurs combats avec les grues ? S’il reste un doute, faisons remarquer le nom du peuple maudit, qui est identiquement celui des Pygmées. Bou-chébr veut dire le père de l’empan, c’est-à-dire l’homme qui se mesure par un empan, distance entre le pouce et le petit doigt écartés l’un de l’autre autant que possible.