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lée de la pente orientale des montagnes qui nous servait alors de route, est loin d’égaler en beauté celle que nous venions de parcourir. Elle ne manque ni d’arbres ni de broussailles qui masquent, sous leurs touffes verdoyantes, les uniformes amas d’ardoises décomposées et de quartz, dont cette gorge est comblée ; mais les arbres n’atteignent ici nulle part les dimensions qu’ils ont à l’ouest de la chaîne. Après une pénible marche de trois heures le long de cette gorge, nous arrivâmes au premier jardin du village de Djigahr, dont les maisons sont encore loin de là. Le voisinage du village rend la route beaucoup plus mauvaise qu’elle n’était ; bordée par des enclos en plaques d’ardoises et coupée à chaque pas par des ruisseaux conduisant l’eau dans les jardins, elle est détestable. Ce fut seulement vers le coucher du soleil que nous arrivâmes à Djigahr, et on dressa nos tentes à l’ombre de magnifiques noyers, plantés sur une terrasse verte qui dominait les maisons des villageois.

Obligé de prévenir les autorités de Méched de ma prochaine arrivée, pour leur donner le temps de me préparer un logement dans cette sainte ville où un cbrétien n’est jamais le bienvenu, je suis resté le 5 à Djigahr. L’élévation de ce village au-dessus du niveau de la mer étant bien supérieure par suite à celle de Méched, son été est infiniment plus tempéré, et les habitants de la ville vont souvent passer ici quelques jours pour respirer un air plus frais. Les raisins, les pêches, les abricots et les mûres noires de Djigahr sont délicieux. Ils égalent en qualité ceux de l’Aderberjan, renommé dans toute la Perse pour ses fruits.

Le 6, nous nous remîmes en marche. Aussi longtemps que l’on reste dans la vallée du ruisseau de Djigahr, on rencontre à chaque pas, des champs cultivés et des villages considérables. Ces derniers ont ici un aspect plus riche que dans les autres parties de la Perse. Leurs bazars sont abondamment pourvus de manufactures européennes, et on y trouve même des espèces de cafés. Les devantures de ces établissements étaient invariablement d’un côté de la porte d’entrée une rangée de kalians en argile de Méched artistement sculptés, et de l’autre une énorme bouilloire russe entourée de plusieurs services de thé. La route ne suit pas cette vallée jusqu’à son embouchure dans la plaine, et à peine s’éloigne-t-on de l’eau, que l’on se retrouve sur un terrain pierreux et inculte. Souvent balayé par les torrents formés par des pluies d’orage, le sol est recouvert dans beaucoup d’endroits d’une couche épaisse d’argile fendillée par la chaleur. Rarement on y trouve quelques brins d’herbe, et les seuls êtres animés qu’on y rencontre sont des serpents et des lézards couleur de terre. Rien ne décèle la proximité d’une grande ville ; une rangée d’élévations rocheuses borne l’horizon à l’est, et l’on monte péniblement sur cette crête à l’endroit appelé Salem-Sepessi (Mamelon du salut), d’où l’on découvre enfin la plaine de Méched et la ville sainte. Les pèlerins ne manquent pas de s’y rendre avant l’aube du jour pour saluer au soleil levant le reflet de ses premiers rayons sur la coupole et les portes dorées de la mosquée de l’iman Aly-Riza. Mais ce spectacle ne dure pas longtemps ; à peine la chaleur du jour se fait-elle sentir que l’air, près de l’horizon, prend une teinte laiteuse et dérobe Méched aux yeux de ses fervents admirateurs. La ligne noire des jardins, qui cernent la ville, reste seule visible bien après que ses coupoles et ses minarets ont disparu dans les ondulations du mirage. Chaque pèlerin regarde comme un devoir religieux de marquer son passage par ce col, en ajoutant une ou plusieurs plaques d’ardoises, très-communes dans ces montagnes, aux débris de la même roche empilés par ses pieux prédécesseurs en nombreuses pyramides au sommet de la montagne du Salut. Une espèce de rat de terre est très-fréquente dans cette localité, et ce petit rongeur, profite de la piété des hommes, pour se blottir très-commodément entre ces piles d’ardoises. La descente ne présente aucune difficulté, et l’on arrive bientôt dans un grand village. Nous y rencontrâmes trois jeunes afghans. Des boucliers en cuir étaient attachés avec des sangles sur leur dos ; ils portaient en bandouillère de longs fusils, et l’on voyait à leur ceinture des yatagans et des pistolets. Leurs turbans à raies bleues et rouges, leurs jaquettes bien prises et leurs larges pantalons serrés au mollet par des guêtres en peau brodées de soie, convenaient très-bien à leur air martial et décidé. C’étaient des villageois chiites des environs de Kaboul, venus à Méched en pèlerinage ; ils parcouraient le district de la ville sainte à la mode de leur pays, armés jusqu’aux dents. Arrivés en quarante jours à pied, ils se disposaient à retourner chez eux dans le même équipage et parlaient de cette longue étape comme d’une simple promenade. Bien renseignés sur la politique de leur pays, comme le sont tous les hommes du peuple dans l’Afghanistan, ils en causaient volontiers, et nous donnèrent des détails curieux sur les derniers événements de leur lointaine patrie. Pendant que nous nous entretenions avec ces gens, on vint me prévenir que l’istikbal, ou escorte d’honneur qui devait venir au-devant de moi, était en vue, et je me hâtai de me remettre en route pour éviter de la rencontrer dans les rues étroites du village, chose peu commode, à cause de la méchanceté des étalons qu’on a l’habitude de monter en Perse.

Le gouverneur du Khorassan, prince sultan Mourad-Mirza, oncle du roi, envoyait pour me complimenter son grand maître de cérémonie, accompagné du colonel du régiment en garnison à Méched, Mohammed-Baghir-khan, fils du ci-devant Beghler-Beghi de Tebriz, plus du frère de Sami-khan, gouverneur de Kabouchan et du commandant de l’artillerie du Khorassan, auxquels était venu se joindre, obligeamment, le capitaine Djanouzzi, officier napolitain au service du chah. Ces messieurs et leur suite formaient un corps de trois cent cinquante à quatre cents cavaliers. Après avoir échangé les compliments d’usage et fumé un kalian, nous nous remîmes en route. Les sept kilomètres qui nous séparaient de Méched furent bien vite parcourus, et nous entrâmes dans la capitale du Khorassan par la porte de l’ouest. Une belle allée plantée le long du grand canal qui traverse la ville d’un bout à l’autre, nous conduisit à travers une