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dégonflées sont, sous un petit volume, chargées sur un âne, le conducteur du radeau monte dessus, et il s’en retourne à son point de départ pour recommencer. Ce transport est très-économique, comme on voit, puisqu’un seul homme et un âne suffisent à opérer l’aller et le retour.

Dans la saison où je le voyais, le Tigre avait l’aspect d’un fleuve majestueux dont les eaux abondantes se distribuaient dans les terres et les jardins pour en vivifier la culture. C’est aux nombreuses irrigations qu’on lui emprunte qu’est due la fécondité du sol qui peut les recevoir. Mais il est une saison où, de bienfaisant qu’il est, le Chatt devient un fléau, sinon pour la campagne, du moins pour la ville. C’est au printemps, vers le mois de mai, quand l’ardeur du soleil fait fondre les neiges qu’un rigoureux hiver a amoncelées sur les montagnes de l’Arménie et du Kurdistan. Ses eaux, grossies, ne tardent pas à dépasser ses rives, et leur volume augmentant toujours, ne trouvant pas un débouché suffisant dans le désert où elles pourraient se répandre sans dommage, font irruption dans la ville et souvent y causent des malheurs incalculables en minant les maisons, les édifices, et en sapant leur base jusqu’à les renverser. On voit, près du pont, une mosquée jadis fort belle qu’une inondation récente a fait écrouler, et dont toute une moitié a été entraînée dans le lit du fleuve.

De ce côté du Tigre, et près de la ville, on distingue, au milieu des palmiers, quatre gracieux minarets émaillés entre lesquels s’élèvent deux coupoles également brillantes d’émail et d’arabesques. C’est une grande mosquée autour de laquelle se sont groupées les maisons d’un village presque entièrement habité par des mollahs ou prêtres et par des pèlerins qui viennent y faire leurs dévotions. On appelle ce monument Matchid-Imam-Moussa, mosquée de l’Imam-Moussa.

Non loin de là, dans la plaine inculte qui a tout l’aspect du désert, sont quelques tombeaux dont la partie supérieure a une forme conique. L’un d’eux, qui est plus grand que les autres, abrite les cendres de Zobeïdèh, de cette célèbre sultane qui exerça un si grand empire sur le cœur du khalife Haroun-el-Réchid, et qui, par ses grâces personnelles, mérita le nom de fleur des dames. Son mausolée est bien solitaire, bien négligé. Si quelques Arabes lettrés se souviennent que cette princesse fut une des gloires de Bagdad et célébrée même en Perse, le vulgaire ne paraît pas se douter que le sol de ce pays en conserve les restes. Sur les deux bords du Chatt, en aval et en amont, s’étendent des jardins immenses, véritables forêts de dattiers que l’on cultive avec plus de soins que dans nos pays on n’en donne aux vergers. Ces arbres, en effet, sont précieux pour les habitants, auxquels ils fournissent une abondante nourriture non moins saine qu’agréable : avec quelques dattes un Arabe fait un repas. Aussi, par des irrigations bien entendues et une culture soigneuse, entretient-il ces palmiers élégants et généreux qui lui permettent de cueillir sous leurs gracieux panaches d’énormes régimes de fruits dont le suc qu’ils contiennent facilité la conservation d’une récolte à l’autre.


Importance politique de Bagdad. — Son commerce.

Le pachalik de Bagdad était autrefois indépendant. Les pachas, qui étaient princes héréditaires, rendaient simplement hommage au Grand Seigneur. Aujourd’hui, c’est la Porte qui les nomme. Cette province est une des plus importantes et en même temps une des plus difficiles à gouverner de l’empire. L’autorité du pacha de Bagdad s’étend du golfe Persique aux monts Kardouks, et de la frontière persane au-dela de la rive droite de l’Euphrate, c’est-à-dire sur une étendue de deux cents lieues en longueur et à peu près cent lieues en largeur. Cette autorité est plus nominale qu’effective, à cause de l’esprit d’insubordination des populations sur lesquelles elle doit s’exercer, et par suite de l’extrême mobilité de la plus grande partie d’entre elles. Le pacha de Bagdad n’a pas assez de troupes régulières pour tenir tête aux tribus nomades quand elles se révoltent, et il est souvent arrivé qu’il a été lui-même bloqué par les Arabes. Ce territoire compte, en effet, quatre grandes familles dont les tentes se groupent dans le désert, à droite ou à gauche du Tigre : celles des montefiks, des Chamars, des Djerbâs et des Aboubiels, qui peuvent réunir près de vingt mille cavaliers. De plus, il est souvent arrivé que ces tribus, étant en guerre avec la Porte ou avec ses représentants, elles ont reçu l’appui d’autres tribus plus éloignées, excitées par l’amour de l’indépendance arabe, qui est commune à toutes les populations de cette origine, ou attirées par l’appât du pillage, qui est pour elles une passion non moins vive que celle de la liberté. Ainsi on a vu, au nord, les Mutualis de Syrie, ou les Vaabis, au sud, joindre leurs lances à celles des tentes situées aux bords du Chatt. Quelque peu aguerries et peu redoutables que soient ces multitudes pour les troupes à peu près régulières de la Turquie, leur nombre ne laisse pas que d’être inquiétant, et quand tous ces cavaliers tiennent la campagne, il est presque impossible de sortir de la ville.

Bagdad est sans contredit l’un des points les plus importants du continent asiatique. Vaste entrepôt des marchandises de l’Inde, de la Perse et de la Turquie, ses immenses bazars offrent un grand intérêt de variété. On y trouve réunies les productions de presque tous les pays de l’Asie, et l’art oriental, sous toutes les formes, s’y fait admirer sur une infinité d’objets qui rivalisent de goût et d’originalité. C’est là qu’arrivent les caravanes de l’Asie Mineure, les nombreux chameaux de l’Arabie ou de la Syrie ; c’est là qu’abordent les bagalos qui viennent, par Bassorah, de Bouchir, de Bahrein, de Mascat ou même de Bombay. De l’orient à l’occident, du nord au sud, toute l’Asie afflue à Bagdad. C’est le vaste marché d’un riche commerce, le centre de relations auxquelles participent tous les peuples de cette partie du monde. Pour donner une idée des transactions commerciales qui ont lieu à Bagdad, il suffira de dire qu’on y compte soixante maisons de commerce européennes par lesquelles sont représentés tous les pays.

En outre, la position de cette ville sur un grand