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BŒUFS ROUX

— Si tu veux le savoir, va lui demander. Une chose certaine, il fera comme bien d’autres : ou il s’en reviendra, ou bien il y mourra misérablement.

— C’est tout de même assez curieux, intervint Dame Ouellet, qu’il s’en aille trouver ses enfants. Mame Michaud me contait l’autre jour que ses enfants faisaient pas fortune aux États.

— Je le sais ben qu’ils font pas fortune, reprit Phydime. Et je me demande quelle maladie pousse nos gens à s’en aller aux États pour travailler comme des mercenaires, vivre de peines et de misères, sans avoir de chez-soi, et de mourir avec rien sous les pieds ni pour eux ni pour leurs enfants.

— N’oubliez pas non plus, papa, intervint doucement Dosithée, qu’il y a beaucoup de nos gens qui réussissent assez bien là-bas !

— Oui, oui, j’sais ben ça. Mais combien auraient fait une meilleure vie sur leur terre ? Prends donc, par exemple, le père Michaud : il est ben établi, il a pas de dettes, et pourtant il est malade de s’en aller lui aussi aux États. Moi, je dirais qu’il faut garder ce qu’on a surtout quand on n’a pas de talents. Celui qui a des talents, c’est pas pareil, il peut toujours se tirer d’affaire ailleurs et n’importe où. Mais ceux qui sont, comme moi et Phémie, sans talents, il me semble qu’ils seraient bien plus gagnants de garder leur bien. Un bien ça prend toute une vie pour le gagner, et ça se perd vite, et ça se mange vite aussi. Et si on le perd, passé un certain âge, il n’est pas facile de le ravoir, et le plus souvent on meurt quasiment sur la paille. Non… un homme qui a pas de talents fait ben mieux de rester là où il est. Je le dis encore, dans n’importe quelle branche qu’on est, ça prend toujours la vie pour s’amasser quelque chose et en laisser à nos enfants.

Disons ici que, par talents, Phydime entendait l’instruction, un bon métier, ou des aptitudes quelconques pour le commerce ou les affaires.

— Et puis, reprit-il sur un ton sentencieux, quand un homme est fait pour labourer, il est pas fait pour chanter. Il y en a qui sont faits pour être avocats, d’autres notaires, d’autres docteurs, (il voulait dire médecins) d’autres marchands… Mais ça suffit pas de s’appeler ci ou ça, il faut que tous travaillent, et quand ils ont acquis du bien, je vous le dis franchement, leur vie est pas mal avancée. Pensez-vous, en bonne vérité, que j’ai pas été tenté moi aussi d’aller aux États, quand j’étais jeune, et de laisser mon vieux père tout seul. Oui, j’ai été ben tenté. Mais mon vieux père avait de la tête et de la jugeote.

« Vas-y, si tu veux, Phydime, m’a-t-il dit, mais prends garde de le regretter ! Je t’ai acheté une terre c’est vrai, mais je la revendrai pour te donner l’argent. Seulement, de l’argent c’est un peu volage, faut pas s’y fier. Fais donc comme tu voudras ! »

— Ces paroles du vieux, poursuivit Phydime, m’ont fait réfléchir. Alors, j’ai décidé de rester chez nous et de garder ma terre. Aujourd’hui, je le regrette pas, je peux dire que j’ai été heureux et toujours content de mon sort. Je sais ben qu’on a eu, comme tous les autres, nos soucis et nos tracas, mais ça nous a fait goûter mieux notre bonheur, est-ce pas, Phémie ?

— C’est vrai, Phydime, avoua candidement Dame Ouellet, on peut pas dire qu’on a été malheureux, bien qu’on a pas toujours eu ce qu’on désirait dans les commencements. Car on a traversé des temps ben durs, l’argent roulait pas toujours et ben souvent on a été obligés de manger son pain sec. Mais on a persévéré…

— Oui, on a persévéré, interrompit Phydime, et on a pu placer nos enfants à part de Georges qui est à Québec et qui travaille au pic et à la pelle. Il a voulu, lui, avoir l’argent au lieu de se laisser établir comme les autres, c’est pas de notre faute. Il le regrette ben aussi. Mais quand il voudra revenir, je suis prêt à lui acheter une terre, et je serai ben content de le voir sorti de misère avec sa famille.

— Je ne serais pas étonnée, en effet, dit Dosithée, que Georges ne revienne avant bien des années. Le mois passé sa femme m’écrivait qu’il pense à la terre tous les jours et qu’il s’ennuie beaucoup.

— Tant mieux ! s’écria Phydime. Je souhaite qu’il souffre assez pour revenir, sans lui vouloir du mal. Mais je sais ben qu’il sera plus heureux ici, et en même temps nous autres on sera plus contents. Non, ça ne me fait pas plaisir de le voir là-bas s’éreinter pour gagner quelques piastres dont il n’aura jamais le profit. Il mange à mesure ce qu’il gagne, et souvent il gagne pas assez pour manger. Je vous le demande,