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BŒUFS ROUX

le tricot, et elle reprenait sa besogne. Mais à nouveau le sommeil l’engourdissait.

Phydime, songeur, fumait sa pipe. De temps en temps il soupirait fortement, regardait sa femme comme s’il allait lui communiquer ses pensées, puis, voyant celle-ci somnoler sur son tricot, il abaissait ses regards sur le plancher et reprenait le cours de ses méditations.

La rentrée de la jeune fille dans la cuisine réveilla Dame Ouellet qui demanda :

— Vas-tu te coucher bientôt, Dosithée ?

— Me coucher, maman ? sourit la jeune fille en s’asseyant à une extrémité de la table où un livre était posé. Je ne sais pas, parce que je ne m’endors pas encore. Et vous, maman, et vous, papa… ?

— Moi, je suis pas mal fatigué, répondit Phydime.

— Et moi, fit Dame Ouellet en bâillant, les yeux commencent à me faire mal.

Elle se mit à frotter ses paupières.

— S’il en est ainsi, reprit Dosithée, vous ne tenez pas que je vous fasse un bout de lecture ce soir ?

— Non, j’crois ben que ça vaut pas la peine, répondit Phydime. Pourtant, j’vas fumer encore une pipe avant de me coucher.

La jeune fille ouvrit le livre et se mit à le feuilleter plutôt distraitement pendant quelques minutes. Dame Ouellet s’assoupissait à nouveau sur son tricot.

— Non, Dosithée, ça vaut pas la peine de lire, ta mère n’entendra rien. Tiens ! entends-la qui ronfle à s’étouffer.

La jeune fille regarda sa mère et sourit.

— Phémie ! Phémie ! cria Phydime.

La brave femme cessa de ronfler, mais elle n’en continua pas moins à dormir. Le fermier se remit à fumer silencieusement, tandis que Dosithée lisait des yeux une page de son livre.

Souvent, à la veillée, la jeune fille faisait une lecture à haute voix, mais surtout quand venaient les longues soirées d’hiver. Elle lisait de préférence des romans, attendu que c’était le genre de récits qu’aimait mieux Phydime. Il se passionnait pour les romans d’aventures, les intrigues mystérieuses, la bataille et l’action. Le dimanche, quand on n’avait pas de visiteurs, Dosithée lisait le journal ; les nouvelles et faits divers intéressaient grandement Phydime et sa femme. Aussi la jeune fille était-elle écoutée toujours avec attention. Quelquefois, quand la voix musicale de Dosithée résonnait en échos mélancoliques dans la grande maison solitaire, Phydime et sa femme soupiraient avec amertume. Ils pensaient à leurs enfants, surtout à Horace et à sa petite famille. Non, ils ne s’étaient pas accoutumés à leur absence. D’autant moins qu’Horace n’écrivait pas, et son silence prolongé chagrinait lourdement Phydime. La jeune femme d’Horace avait écrit une fois seulement depuis qu’elle avait suivi son mari à Rivière-du-Loup, et dans sa lettre, plutôt courte, elle laissait entendre qu’elle et les siens s’arrangeaient bien. Elle ajoutait qu’Horace travaillait fort, mais qu’il ne se plaignait pas trop. Tout de même, au ton de la lettre, Phydime et sa femme avaient bien deviné que tout n’était pas rose pour leur fils cadet, qu’il était loin de se plaire à la ville, qu’il regrettait déjà la bonne terre.

— Ah ! s’il pouvait la regretter assez, pensait Phydime, pour qu’il s’en revienne bientôt !

Mais ni Horace ni sa femme ne parlaient de revenir. Néanmoins, le fermier ne se décourageait pas ; avec l’expérience de l’âge il savait que le temps ferait plus et mieux qu’il ne pourrait lui-même, et un jour ou l’autre Horace reviendrait avec sa femme et ses enfants. Mais en attendant, Phydime ne perdait pas de vue l’établissement de Dosithée.

Et ce soir-là, en la contemplant, gracieuse comme elle était et avec l’air heureux qu’elle avait sous la clarté de la lampe, Phydime pensait encore :

— Moi, ça me dit qu’elle va plaire à Léandre… Oui mais pourvu aussi que Léandre lui plaise !

Sans l’avoir avoué à quiconque, Phydime en tenait, décidément, pour ce Léandre Langelier.


VI


Ce fut une nouvelle sensationnelle par toute la paroisse, lorsqu’on apprit que Léandre Langelier abandonnait l’étude de la loi pour revenir sur la terre de son père. Un volume n’aurait pas suffi pour rapporter tous les commentaires, plus ou moins curieux, qu’on se plut à faire à ce sujet.

On était arrivé à la fin de juin. Les semences dans le pays étaient généralement terminées.