Page:Leblanc - Ceux qui souffrent, recueil de nouvelles reconstitué par les journaux de 1892 à 1894.pdf/156

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lait entre de petits nuages qui parfois la voilaient.

Minuit, puis une heure sonnèrent. Enfin, je distinguai un pas sourd. Un homme déboucha, Petit Monsieur. Il ouvrit et disparut. Me faufilant à sa suite, j’allai me blottir en un coin. Quelques instants plus tard, un grincement se produisit et une ombre passa, l’ombre de la mère Provost. On referma la porte, un coup de clef fut donné et les amoureux s’éloignèrent dans la profondeur du manège.

Je courus à la serrure. Plus de clef. Je me sentis perdu : j’étais enfermé là, avec eux deux.

Au loin, le murmure des voix se mêlait à un bruit de baisers et à un froissement d’étoffes. Malgré moi, j’avançai. Le sable me montait jusqu’aux chevilles et une poussière âcre m’égratignait la gorge. Tout à coup, un rayon de lune jaillit, obscurci, tamisé par la crasse collée aux vitres, et je les vis, à quelques mètres de moi, enlacés. Ainsi éclairés de cette lueur vague, ils me semblèrent monstrueux. Rien n’était grotesque comme cette lutte de deux êtres dans ce crottin de cheval. Près d’eux gisaient pêle-mêle leurs habits : un pantalon, un corsage et des jupes.

Une espérance m’étreignit. La lune s’effaça peu à peu. Bientôt, entendant des soupirs précipités, je jugeai l’instant propice. Je rampai vers les vêtements.

Il me fallut d’interminables minutes pour les atteindre. Des gouttes de sueur coulaient sur mon front. Mon cœur ne battait plus, des frissons me plissaient la peau. Certes, s’il m’avait découvert, Caldébras m’eût étranglé.