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L’ARBRE



Tous les matins, en allant au bourg, et tous les soirs en s’en retournant, Loisel, le terrassier, donnait un coup de pioche ou de pelle au gros chêne de la Mare-au-Leu.

Et l’arbre souffrait.

Rien n’est exempt de souffrance, ni le corps de l’homme, ni son âme impalpable, ni les bêtes, ni les plantes, ni les choses elles-mêmes. L’universelle sensibilité se détaille en l’infinité des atomes. Plus ou moins consciente, la douleur du caillou qu’écrase le chariot équivaut à celle de la chair martyrisée.

Que de tortures autour de nous ! Tout ce qui se désagrège, tout ce que l’on coupe, brûle ou comprime, tout cela pâtit. Sous la flamme le fer se tord comme un supplicié, l’eau tressaille ainsi qu’un fiévreux, le bois craque, s’émiette et disparaît. Oh ! combien effroyable la misère de l’enclume que frappe éternellement le marteau !

Que notre pitié descende des êtres jusqu’aux choses. Un tel s’émeut à la vue d’une blessure. Tel autre ne pourrait détruire un insecte. Mais il en est peu qui hésitent à faucher une fleur d’un coup de canne. Cruauté impardonnable ! La marguerite que l’on effeuille sent l’enlèvement de ses pétales comme un homme sent l’arrachement de ses membres.