Page:Leblanc - Ceux qui souffrent, recueil de nouvelles reconstitué par les journaux de 1892 à 1894.pdf/64

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Je me revêtis et prononçai :

— Je vous demande pardon, Geneviève, je vous expliquerai… demain…

Elle sourit, méchamment, un sourire où j’ai lu du mépris, une espèce de pitié, et aussi ce ressentiment qu’elles éprouvent toutes, même les plus aimantes, contre celui qui trompe leurs désirs. Et elle répartit :

— Vous oubliez que mon mari revient ce soir.

Je balbutiai :

— Ainsi, c’est fini… jamais…

Elle ne répondit point. Au même moment, Dick s’approchait d’elle. Elle le caressa. Lui me regarda de nouveau, ironique maintenant. Une haine formidable me rua sur cette bête, une haine qu’il me fallait assouvir à tout prix, immédiatement, une haine faite de toute ma douleur.

Je l’empoignai par le cou, je l’enfouis sous mon paletot et je me sauvai, sans un adieu…

J’ai marché longtemps. Puis, près d’un aqueduc, une idée m’arrêta, net. La rue était déserte. Alors je l’ai jeté dans le trou noir où dégringolait en murmurant un mince filet d’eau trouble.

Ensuite je pris une voiture. Il gelait. Au Bois, on patinait. Je suis revenu à pied, au hasard, comme un homme ivre. Un rassemblement m’attira.

— C’est un chien, entendis-je derrière moi.

En effet, d’un aqueduc, des cris sortaient, tristes, lugubres à fendre l’âme. C’était une plainte lointaine, qui m’arrivait par lambeaux, l’aboiement aigu et déchirant d’un chien qui agonise…

Et je me mis à rire, et je ris encore. Ce pauvre Dick, comme il a dû souffrir, accroupi au rebord de son égout ! Aussi pourquoi s’obstinait-il à me regarder ?