Page:Leblanc - Ceux qui souffrent, recueil de nouvelles reconstitué par les journaux de 1892 à 1894.pdf/99

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figure blême, en pantalon, les bretelles pendantes. Puis il s’avança vers la fille, se pencha, et longtemps ils se dévisagèrent, le regard anxieux. Enfin il murmura :

— C’est toi, Adrienne ?

Et elle répondit :

— Oui, Alexandre, c’est moi, moi, ta femme…

Vingt ans auparavant, ils s’étaient aimés et épousés. Alexandre, qui avait alors une place de comptable, amena sa jeune femme à Paris. Leurs natures se heurtèrent. Ils eurent de terribles disputes qui se terminaient rapidement en ardentes réconciliations, grâce à la sincérité de leur amour. Mais une fois, vexé d’un mot, il s’en alla durant une semaine entière. À son retour, il ne la trouva pas. Il s’enquit de tous côtés, courut à Gisors. Ses recherches furent vaines.

Et soudain le hasard le jetait auprès d’elle, dans son lit, son lit de prostituée.

Ils ne bougeaient pas. Leurs haleines se mêlaient. Ils s’épiaient, les yeux incertains. Elle prononça, sans aucune méchanceté :

— Comme tu es vieux, mon pauvre ami !

Elle ne pouvait, en effet, remonter jusqu’à l’image d’autrefois au travers de cette barbe inculte, de ces sourcils broussailleux et de l’expression morne de cette physionomie. Lui, non plus, ne la distinguait point sous son masque flétri aux joues molles et aux paupières battues. Et ils eurent grand’pitié l’un de l’autre.

Mais un mystère le tourmentait de puis bien des ans. Il voulut l’éclaircir :

— Pourquoi m’as-tu quitté ?

Elle parut surprise :

— C’est toi… Je t’ai attendu quelques jours… tu ne revenais pas, je suis partie. On ne lâche pas sa femme comme ça.

— Tu n’as pas averti ta mère.