Page:Leblanc - Contes Heroïques, parus dans Le Journal, 1915-1916.djvu/43

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Victor ne le quittait pas des yeux. En face de ce bonhomme, aux épaules rentrées, aux petites jambes, et muni d’un de ces ventres particuliers dont rien n’atténue la rondeur, ni les privations ni l’extrême fatigue, il se sentait, de plus en plus tourmenté. Vraiment il fallait, pour que le vieux boutiquier se fût engagé, il fallait un motif d’une valeur exceptionnelle, et ceux qui lui étaient fournis ne suffisaient pas à Victor.

Et soudain il chancela. Une idée horrible effleurait son cerveau. Il la repoussa. Non, non, ce n’était pas possible. Et pourtant… Il prit son père par les deux épaules et le secoua violemment, tout en essayant de parler. Mais il ne pouvait pas. Des sanglots l’étranglaient. Un désespoir fou le terrassait, et il s’écroula sur un tas de branches en bégayant :

— Maman est morte ! maman est morte !

Tout de suite le père Quimbel s’écria :

— Non, non, ne crois pas ça. En voilà des imaginations ! Comment peux-tu supposer ?…

Mais à quoi bon ? Était-il nécessaire que l’aveu de l’atroce vérité fût fait pour que Victor la connût tout entière ? Quelle autre cause que la mort de sa femme aurait jeté le bonhomme dans une telle aventure ? Cela seul expliquait son coup de tête. D’ailleurs, il ne protesta pas longtemps. Lui-même se mit à pleurer, assis dans la boue, en bredouillant des mots que Victor n’écoutait pas.