Page:Leblanc - Le Chapelet rouge, paru dans Le Grand Écho du Nord, 1937.djvu/24

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D’Orsacq, qui allait et venait avec agitation, s’arrêta brusquement devant le placard du coffre-fort.

— Qui est-ce qui a encore touché à ce placard, Ravenot ? dit-il d’une voix irritée. Je vous avais commandé de coller contre le battant un fauteuil… ce grand fauteuil-là.

Ravenot parut stupéfait.

— Ça fait deux fois, murmura-t-il… Deux fois qu’on y touche. Ça, c’est raide. En voilà une histoire !

— Deux fois, Ravenot ?

— Oui, monsieur le comte, la première, tout au début, après le dîner… j’ai trouvé le fauteuil pas à sa place…

— Et qui croyez-vous ?…

— C’était M. Boisgenêt.

M. Boisgenêt ? Vous êtes sûr ?

— Je l’ai vu qui en sortait. Amélie aussi, n’est-ce pas, Amélie ?

— En effet, dit Boisgenêt, j’ai examiné ce coffre. Et après ?…

— Mais vous aviez remis ce fauteuil devant le placard, Ravenot ?

— Oui, monsieur le comte. Ici, à sa place, exactement. Et voilà Monsieur le comte avouera que c’en est là une histoire !

— Mais non, fit d’Orsacq qui semblait plutôt préoccupé par l’absence de sa femme. Tenez, Ravenot, ramassez ce vase, et essuyez cette eau qui a coulé.

C’était un menu vase de cristal avec une rose. Il gisait sur le marbre d’une petite table ronde, et l’eau coulait.

— Quelqu’un est donc entré ici, pendant notre absence ? demanda-t-il.

— Ravenot et moi, dit Amélie, nous sommes venus enlever les plateaux, et c’est tout, Monsieur. Le vase n’était sûrement pas tombé alors.

— Il l’était à mon retour ici, affirma d’Orsacq. Je l’ai vu aussitôt.

Il fit cette remarque distraitement. L’incident n’attirait pas son attention ni celle des autres personnes. Cependant on demeurait silencieux, et nul autre sujet de conversation ne semblait susceptible d’intérêt. Il y avait de l’étonnement, un peu de désarroi. Les choses n’étaient pas à leur place. L’absence prolongée de la maîtresse de maison aggravait la gêne. L’irruption du ménage Bresson et leurs efforts de gaîté n’apportèrent aucune animation. Vainement ils proposèrent une charade-pantomime, ou des petits jeux avec gages et pénitences. Ils n’eurent point de succès.

— Enfin quoi ! vous êtes funèbres, protesta Léonie. On croirait vraiment que mes prédictions se sont réalisées, et qu’il y a eu cambriolage et crime. Expliquez-moi ça. Alors, on vous a pris votre portefeuille, Vanol ?

Personne ne répondit. Ces deux petits faits, très simples peut-être, et fort naturels, le dérangement du fauteuil et la chute du vase s’imposaient peu à peu aux esprits comme des phénomènes d’importance. On en parla au ménage Bresson, et Bresson, sur-le-champ, riposta :

— Ça ne m’étonne pas du tout. C’est en rapport direct avec ce que j’ai vu.

D’Orsacq eut un geste de dénégation :

— Mais, mon cher Bresson, vous n’avez rien vu du tout.

— J’ai vu un homme descendre par là.

— Par cette fenêtre ?

— Par cette fenêtre.

La coïncidence était curieuse. À la seconde même où Bresson désignait la vaste baie, les deux battants s’entrouvrirent brutalement sous l’assaut formidable d’un coup de vent, qui les plaqua, avec