Page:Leblanc - Le Chapelet rouge, paru dans Le Grand Écho du Nord, 1937.djvu/45

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— Quel dommage ! dit Bernard en souriant de nouveau. Si j’avais su que ma casquette fût là, je l’aurais mise plutôt que de m’exposer à la pluie.

D’Orsacq laissa tomber ces mots :

« Bresson croit — je dis bien — Bresson croit que l’individu descendant de la fenêtre avait un pardessus et une casquette. »

Un silence. La figure de Christiane se crispait. Bernard paraissait assez calme.

Les deux magistrats se consultèrent à voix basse et M. Rousselain conclut :

« Ça prend tournure. Il est manifeste qu’il y a là quelque chose d’équivoque, et que le comte, en ayant l’air de cheminer à droite et à gauche suit une route directe… Et avec quelle maîtrise !… Quel chef-d’œuvre de préparation et d’investissement ! Le terrain est prêt pour l’assaut… Ça ne peut pas tarder. »

Le substitut murmura :

« Il y a de la haine entre ces deux hommes. Mais pourquoi ? »

— La femme ! Toujours la femme, dit M. Rousselain avec un petit tapotement des doigts sur la table.

— Vous croyez ? Jusqu’ici, rien ne permet cette supposition.

— Non, mais regardez-la… Ce qu’elle est belle ! Regardez la flamme de ses yeux… et cette physionomie tragique…

Il parlait en connaisseur, qui sait apprécier la beauté féminine. Il répéta, ravi de son épithète :

« Oui, tragique… C’est une tragique… »

Et, reprenant soudain son rôle de juge d’instruction, il demanda à d’Orsacq :

« Alors, vous ne pensez pas, monsieur, que l’individu soit venu du dehors ?

— À la réflexion, non, monsieur le Juge d’instruction. D’abord, s’il est facile pour s’en aller de franchir le mur à l’aide d’une simple chaise, il n’est pas commode d’arriver par là, car, de l’autre côté, le terrain est en pente abrupte et le mur élevé. Ensuite, selon la logique des choses, l’affaire n’a pu être combinée qu’à l’intérieur, par quelqu’un qui suivait, de minute en minute, la vie du château et qui savait que, de telle heure à telle heure, cette pièce serait vide, puisque la petite fête devait avoir lieu sur l’eau dès que la nuit serait venue.

— Donc, ce doit être, ou bien un domestique…

— Je ne le crois pas, fit d’Orsacq, un domestique n’aurait pas eu l’idée d’utiliser l’escalier de service et de laisser ouverte la porte basse.

— Ou bien l’une des personnes qui se trouvaient dans le parc ?

Comme d’Orsacq ne protestait pas, le juge, coup sur coup, formula des précisions :

« Dans le parc, c’est-à-dire sur le bord de la rivière… c’est-à-dire l’un des vos invités… l’un de ceux que nous interrogeons depuis une heure… »

Le silence continuait. Le juge insista :

« Le cercle se restreint de plus en plus, monsieur. Si nous procédons par élimination, nous arrivons forcément à une accusation stricte. Est-ce que vous vous y maintenez ?

— Je n’accuse personne, fit vivement d’Orsacq.

— Si le mot vous gêne, mettons que vos paroles désignent quelqu’un à mon attention. Est-ce bien ainsi que je dois les interpréter ?

On attendit la réponse de Jean d’Orsacq. Elle ne vint pas. Et l’on sentait même qu’il était bien résolu à ne pas la donner pour l’instant. Son visage était dur, obstiné. Christiane chuchota :

« Tout cela est odieux. »

— Qu’est-ce qui est odieux, madame ? questionna M. Rousselain.

— Tout cela… tout cela… fit-elle vaguement.

À la porte on frappa. Le brigadier passa la tête, puis, sur un signe de M.