Page:Leblanc - Le Chapelet rouge, paru dans Le Grand Écho du Nord, 1937.djvu/46

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Rousselain, entra. Il amenait l’agent de la brigade mobile et son compagnon. Celui-ci, un petit maigre, pâle, aux yeux de malice, raconta qu’il avait reconstitué l’itinéraire de la dame aperçue par le paysan de la chaumière. Cette dame, après une heure de marche, avait abouti à la gare et s’était assise sur un banc, loin de la lumière. Le train passait à 11 h. 33 du soir. Elle avait pris un billet de seconde classe pour Paris. Pour le signalement, aucune indication, les employés de la gare ne s’étant pas souciés de cette voyageuse. Cependant, suivant le préposé au guichet, elle portait sous le bras un paquet en forme de rouleau, enveloppé d’un journal, ficelé, et d’où dépassaient des feuilles de papier ornées de vignettes jaunes.

« C’est bien ce que je supposais, dit Jean d’Orsacq, ces titres étaient ornés de vignettes jaunes et enveloppés dans un journal ficelé.

— De sorte que ?…

— De sorte que mon cambrioleur, c’est-à-dire mon invité, filant par le sentier des grottes, a couru jusqu’au mur et, montant sur une chaise qu’il avait préparée, a jeté les titres à sa complice qui les a ramassés de l’autre côté, et, tout tranquillement, rebroussant chemin, il est retourné le long des grottes. Je suis convaincu, monsieur le Juge d’instruction, que si l’on « minutait » le temps nécessaire pour effectuer ces trajets, on aboutirait aux dix minutes employées par l’individu pour sauter de cette fenêtre, courir au mur et revenir.

— Et revenir auprès de M. Vanol, acheva Bernard Debrioux.

Il s’était levé, il demeurait encore maître de lui, mais ses poings crispés, sa pâleur, révélaient une agitation intérieure qui grandissait de plus en plus.

Christiane, toute frémissante, attendit encore une réponse de Jean d’Orsacq. Il allait protester. Il ne se pouvait pas qu’il ne donnât point quelques explications qui balaieraient cette atmosphère de haine implacable. Il y avait là un malentendu. D’Orsacq allait le dissiper, elle l’en suppliait de toute son attitude et de son regard éperdu.

Il ne souffla pas mot. L’accusation était donc nette, sans réticence, irrémédiable.

— Je ne comprends pas… Je ne comprends pas… répéta-t-elle à voix basse.

Et le juge dit à son voisin : « C’est clair, cependant. Et comme c’est passionnant ! »

Il ne fallait pas que la véhémence, contenue mais si tenace, de l’accusateur se refroidît. M. Rousselain ne le lâcha pas :

— Vous avez été trop loin, monsieur, pour ne pas aller jusqu’au bout.

— Je le reconnais, dit le comte. Mon intention n’était pas du tout formulée en moi quand cet entretien a commencé, mais certains incidents et mes réflexions me donnent le devoir de dire tout ce que je sais, ou tout ce que l’on peut déduire de mes certitudes.

— Toujours à propos du vol, sans doute ?

— Oui, monsieur le Juge d’instruction, à propos des titres qui m’ont été dérobés. Tout de suite, dès hier soir, une question s’est posée à mon esprit, opiniâtre, obsédante qui pouvait savoir que ces titres avaient été déposés dans ce coffre-fort à peu près inutilisé ? Qui pouvait connaître le secret de la serrure ? Qui, sinon quelqu’un qui se trouvait ici depuis quelques jours, quelqu’un qui a pu épier, surprendre certains de mes actes, certaines de mes pensées, pourrait-on dire, se poster, un des soirs précédents, à cette fenêtre, parfois entrouverte la nuit, me voir entrer ici et m’agenouiller devant le coffre et compter chacun des déclics de chacun des trois boutons que je tournais, quelqu’un qui a pu enfin devenir le maître de mes secrets et le maître de l’argent enfermé par moi dans ce coffre ?

Jean d’Orsacq fit une pause et continua :

» Le problème ainsi établi s’est résolu aisément, et sa solution devait fatalement éveiller les soupçons et diriger mes recherches vers le coupable. »

D’Orsacq avait poursuivi sa route sans dévier d’un seul pas, l’œil fixé sur le but à atteindre et qui devenait de plus en plus distinct. La minute redoutable approchait. Encore un instant, et le nom allait être prononcé.

— Et cette solution ? répéta M. Rousselain.

— La voici. Depuis longtemps, monsieur le Juge d’instruction, je suis en rapport avec un M. Sourdenal, de Paris, qui m’apporte des affaires à mettre sur pied, des affaires mal administrées que je relève, que j’alimente, et que je peux ensuite introduire en Bourse. Il m’apporta, il y a quelques mois, une affaire de ce genre, appuyée sur un brevet, en me priant de ne pas l’interroger sur les personnes qui s’étaient adressées à lui et qui lui avaient demandé une discrétion absolue, cela pour des motifs que l’on ne m’indiquait pas, mais qui n’avaient en somme, pour moi, aucun intérêt. L’affaire était-elle bonne ou mauvaise, c’était l’essentiel. Je l’étudiai consciencieusement, je la fis étudier. J’y mis de l’argent. J’en fis mettre. Et tout s’annonçait bien, lorsque ce brevet, qui n’avait pas été pris avec toutes les précautions nécessaires, fut attaqué. D’où procès, d’où panique en Bourse, et désarroi chez quelques-uns des possesseurs de ces titres. Particulièrement, la position d’un des clients de Sourdenal, du client qui avait présenté l’affaire, devint intenable.