Page:Leblanc - Le Chapelet rouge, paru dans Le Grand Écho du Nord, 1937.djvu/64

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— Non, ce n’est pas ainsi qu’il faut procéder. Cela c’est la besogne de l’instruction et de la police. Nous, ce sont les êtres mêmes que nous devons évoquer. Puisque Bernard n’est pas coupable, c’est un autre qui l’est. Cette idée n’évoque-t-elle rien en vous ? Réfléchissez… Interrogez votre mémoire…

Elle se rendit compte qu’il hésitait et s’écria :

» Parlez ! il me semble qu’il y a quelque chose. »

Il murmura :

— Un souvenir seulement… un souvenir sans importance.

— Je vous en prie…

— Voilà. Il y a quelques semaines, un homme s’est introduit dans la bibliothèque, un soir. J’y étais. Nous nous sommes battus. Il s’est enfui sans que je puisse le voir.

Elle s’exclama :

— C’est peut-être lui ! c’est sûrement lui qui est revenu.

— Ce n’est pas lui… j’ai su son nom depuis… il est mort…

— Il est mort, mais l’entreprise qu’il a commencée, un autre l’a continuée, un complice au courant de sa tentative, et qui savait qu’il y avait un coup à faire ici. C’est ce complice qui l’avait introduit dans le château, et c’est ce complice qu’il faut chercher…

Elle reprit haleine et poursuivit, toute frissonnante d’espoir :

» Réfléchissez… le complice était ici hier soir. Il ne pouvait pas ne pas se trouver parmi les autres. Or, ces autres-là, ils sont en nombre limité. N’y en a-t-il pas un que votre souvenir ressuscite ? Parmi ces figures qui se présentent à vos yeux, n’y en a-t-il pas une qui s’associe au drame, à ce qui le précéda ou à ce qui le suivit ? Quelqu’un n’a-t-il pas agi autrement qu’il ne devait agir ? N’a-t-il pas été autre part qu’il ne devait aller ?

Pour la seconde fois, elle le vit pensif, indécis, et elle répéta, haletante :

» Parlez ! parlez ! Si une image a traversé votre esprit, dites-le moi. Si ce n’est pas celle du coupable, peut-être en appellera-t-elle une autre à sa suite, et la véritable. Parlez, je vous en prie. »

Avec quelle ardeur elle s’adressait à lui, exigeante et suppliante à la fois !

Il hocha la tête tristement :

— Ce à quoi je pense ne signifie rien. Aucun rapport possible…

— Parlez. Il suffit que l’image soit sortie de l’ombre pour qu’il y ait présomption.

— Non, dit-il, les deux faits ne peuvent être rapprochés… Cependant, je vous répondrai… Hier, la fête finie, à la fin de l’après-midi, quand nous sommes rentrés tous, au lieu de passer par le grand escalier, je suis venu dans la bibliothèque, sans raison très fixe. Or, j’y ai trouvé, près du coffre-fort, du moins près du placard, Gustave, le neveu du jardinier Antoine. Comme je lui demandais ce qu’il faisait là, il m’a montré une gerbe de fleurs coupées qu’on lui avait demandées. Il avait frappé à la porte du boudoir, mais Amélie avait refusé de lui ouvrir, sa maîtresse se reposant. J’ai été surpris, l’aide-jardinier n’ayant jamais accès dans le salon, et puis je n’y ai plus pensé…

Christiane parut déçue…

« En effet, dit-elle, je ne vois pas bien ce qu’on pourrait conclure… Comment est-il ce garçon ?

— Justement pas très sympathique d’aspect… plutôt sournois…

— Grand ?

— Moyen… mince… la figure colorée…

— Mais je le connais ! dit Christiane. C’est celui qui a eu le prix de natation, n’est-ce pas ? »

Peu à peu, son visage s’éclairait, et elle dit, toute songeuse, rassemblant ses souvenirs :

« Serait-ce possible ? Écoutez… nous l’avons revu, ce Gustave, un peu plus tard, après le dîner… Oui, j’en suis sûre… Hier soir, rappelez-vous… Comme nous sortions d’ici, Bernard, vous et moi, pour aller voir les illuminations de la rivière.

— Où était-il ?

— Dans le vestibule. »

Elle ouvrit la porte.

« Tenez, là-bas, au coin de l’escalier, dans le renfoncement…

— Mais oui, mais oui, dit-il, s’efforçant de reconstituer la vision entraperçue, oui, je me rappelle… Il a fait tout de suite semblant de vider un vase de fleurs… celui qui est là sur cette table. Je me rappelle fort bien. Boisgenêt était même avec nous. Mais nous marchions assez vite, et je ne me suis même pas demandé ce qu’il faisait là, ce garçon, où rien ne justifiait sa présence… »

Ils se turent, les regards mêlés, mais pensant à la chose évoquée et à la signification qu’elle pouvait prendre. Ils avaient un élan d’espoir en face de l’hypothèse imprévue qui leur apparaissait, et ils tâchaient l’un et l’autre de se maintenir dans cette allégresse et de se diriger au milieu des objections et des contradictions. Mais Christiane prononça :

« Ne faisons pas d’hypothèses. N’essayons pas de débrouiller par nos seuls moyens ce qui est encore inextricable. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’il y a là un fait. Deux fois, en cette fin de journée, l’aide-jardinier a pénétré dans ce château à des heures où il n’avait rien à y faire. L’instruction s’occupera d’éclaircir ce point. »