Page:Leblanc - Le Chapelet rouge, paru dans Le Grand Écho du Nord, 1937.djvu/7

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nous a été possible de reconstituer l’histoire de ces vingt heures avec assez de minutie et de certitude pour que l’on aperçoive tous les faits essentiels, et rien que ces faits ; et pour que l’on entende toutes les paroles qui concoururent à la découverte de la vérité, et rien que ces paroles.

Et ainsi, cette étrange aventure, si nonchalante dans son court développement judiciaire, mais si ramassée dans le temps et dans l’espace, si chargée de psychologie et si troublante par l’explosion d’instincts ignorés, si logique par l’enchaînement des faits et si bouleversée par les caprices du hasard, est dévoilée ici pour la première fois, en sa simplicité et son horreur.

Ce qu’il y a de plus tragique dans la vie, ce ne sont pas les drames qui naissent de nos seules fautes et de nos seules passions, mais ceux auxquels le destin semble ajouter, inutilement et méchamment, sa part inhumaine d’extravagance, de folie et de fatalité.



Première partie

La soirée

I

Ce dimanche-là, ainsi que tous les ans à l’ouverture de la chasse, l’après-midi fut plein d’animation et de gaîté au château d’Orsacq.

C’est un très noble château, dont il ne reste, comme preuve de son origine féodale, qu’une vieille tour massive qui forme l’aile droite et à laquelle s’appuie un long bâtiment sans style qui date du XIXe siècle. Mais la cour d’honneur, toute pavée comme au temps des rois, et gardée par de belles statues, est de grande allure, et l’autre façade où donnent toutes les chambres, domine une vaste pelouse qui descend vers l’eau paresseuse d’une rivière.

Le matin, le comte d’Orsacq et ses hôtes allèrent à la chasse.

Dès trois heures, les grilles de la cour furent grandes ouvertes, et la foule des villages voisins se répandit dans le parc et dans le bois situés sur l’autre rive, tandis qu’arrivaient en automobile les châtelains des environs et les invités de Paris, d’où le château n’est distant que de quatre-vingts kilomètres.

Il y eut d’abord, pour les paysans, des jeux sur la pelouse, mâts de cocagne, courses en sac et autres divertissements. Puis courses à la nage et concours de plongeons près de la chute où l’eau est plus profonde. Gustave, le neveu du jardinier, s’y distingua. Mais tout le succès fut remporté par Amélie, la femme de chambre de Mme d’Orsacq, camériste avenante dont les formes parfaitement moulées dans un maillot succinct furent très appréciées. À quatre heures trois quarts, sur l’esplanade de la cour d’honneur, un goûter fut servi qui réunit paysans et gens du monde.

À cinq heures et demie — le comte était un organisateur féru d’exactitude — des groupes de jeunes filles et de petites filles, jambes nues et bras nus, exécutèrent des danses rythmiques d’une grâce incomparable.

Une heure plus tard, comme le soleil se couchait derrière les collines, la foule et les invités étaient partis, et la comtesse, toujours assez lasse, se retira dans son appartement.

Jean d’Orsacq, avec la demi-douzaine d’hôtes qui habitaient le château depuis une semaine, resta un moment sur la terrasse qui s’étend sous les fenêtres du premier étage, vers la gauche. Il faisait assez lourd, un de ces temps où la pluie menace dans un ciel bleu. Puis, on rentra s’habiller pour le dîner.

Un large vestibule, dallé de noir et de blanc, conduit à l’escalier principal qui débouche sur le long couloir des chambres. D’Orsacq ne monta pas tout de suite, comme ses invités. Traversant les pièces du rez-de-chaussée, c’est-à-dire la salle à manger et les deux salons, il pénétra dans la salle ronde, aménagée en bibliothèque, qui occupait la vieille tour, et d’où la galerie supérieure, à laquelle on accédait par un escalier de bois sculpté, communiquait avec le boudoir de Mme d’Orsacq.

Il fut assez surpris de trouver, dans cette bibliothèque, le neveu du jardinier, Gustave, qui portait une brassée de grandes fleurs.

— Qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-il.

Gustave, un garçon d’une vingtaine d’années, le regard fuyant, la tête trop grosse, gêné dans son costume du dimanche, mais de bonne mine et les joues fraîches, répondit :

— C’est madame la Comtesse qui m’avait dit d’apporter des fleurs pour ici.

— Eh bien, il fallait les remettre à la femme de chambre.

— Amélie est occupée avec Madame et n’a pas voulu que j’entre là-haut… alors…

— Laisse tes fleurs sur cette table.

Gustave obéit.

— C’est toi, reprit d’Orsacq, qui as ouvert le placard ?

Il désignait, à droite, le placard creusé dans le mur et qui contenait le coffre-fort.