Page:Leblanc - Le Prince de Jéricho, paru dans Le Journal, 1929.djvu/6

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ses croisières avec son ami Manolsen, et, depuis la mort de celui-ci, ne manquait jamais l’occasion de venir voir Nathalie. Il possédait un petit domaine aux abords de Monte-Carlo, où Forville, qui arrivait d’Italie en auto, l’avait pris en passant.

Quant à Forville, longtemps secrétaire, puis associé de M. Manolsen, et qui dirigeait seul, maintenant, la maison d’exportation, c’était le plus tenace et assurément le plus amoureux et le plus sincère des prétendants que Nathalie traînait autour d’elle. Les mots de poids lourd s’appliquaient bien à lui. Sa taille, la lourdeur de ses épaules, l’aplomb de sa silhouette donnaient l’impression d’une force brutale dont on sentait, à voir son air souvent inquiet et son allure un peu gênée, qu’il devait se méfier de lui-même. Nathalie s’en défiait aussi et, bien que cet amour excessif, jaloux, âpre jusqu’à l’hostilité, capable d’emportements inattendus, ne lui déplût pas, elle se tenait toujours sur ses gardes.

Cependant Maxime, qui voulait étudier « le trio des espions », entraîna le docteur et les deux jeunes filles vers le jardin. Des citronniers et des oliviers le peuplaient. Un mur assez haut l’entourait.

Nathalie les suivit et resta seule, un peu en arrière avec Forville. La femme, une Italienne, jeune, grande, très brune, plutôt belle, pauvrement vêtue d’un vieux macfarlane que rehaussait l’éclat d’un foulard jaune, chantait une romance avec la voix fatiguée, qui se casse parfois, de ceux qui chantent en plein air. Les deux hommes jouaient du violon, l’un gros, épais, obséquieux, tout en salutations, et qui cherchait des effets comiques, l’autre, un subalterne, maigre et blême. Visages louches. C’étaient de ces êtres dont on dit qu’on ne voudrait pas les rencontrer au coin d’un bois.

Forville murmura :

— Vous aimez toujours cette musique ?

— Oui, dit Nathalie. C’est une poésie vulgaire, mais émouvante, et, vous le savez, je suis restée assez vieux jeu, pas du tout moderne, dans mes goûts artistiques. J’ai honte de l’avouer, mais je regrette l’orgue de Barbarie.

Après un silence, il prononça :

— Nathalie…

Elle dit en riant :

— Non.

— Non, quoi ?

— Pas de déclaration.

— Je n’ai pas de déclaration à vous faire, Nathalie. Vous connaissez mes sentiments.

— Je les connais. Vous profitez toujours des clairs de lune ou des couchers de soleil pour les exprimer, parce que vous manquez de naturel dans les circonstances ordinaires.

— Il n’y a pas de clair de lune en ce moment.

— Non, mais il y a le petit trémolo de la guitare.

Il soupira.

— Comme vous êtes déconcertante ! Il faut toujours vous conquérir.

— Il faut d’abord me conquérir.

— Il m’avait semblé…

— Mais non, mais non. -vous,