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JE SAIS TOUT

peu, avaient caché ses portails et ses bas-côtés, au-dessus de la ville dont elle dominait les toits pressés, au-dessus des campagnes et des collines qui composaient l’horizon indistinct.

Plusieurs fois des êtres vinrent s’appuyer au balcon de quelque galerie aérienne, ou se montrèrent dans le cadre des hautes croisées, et, par le costume de ces êtres, on pouvait noter la marche des époques. Nous vîmes ainsi des bourgeois d’avant la Révolution, puis des militaires de l’Empire, puis d’autres bourgeois du dix-neuvième siècle, puis des ouvriers qui bâtirent des échafaudages, et d’autres ouvriers qui poursuivaient des travaux de restauration.

Une dernière apparition s’offrit à nous, un groupe d’officiers français en tenue de campagne. Ils arrivèrent en hâte au sommet d’une tour, braquèrent leurs jumelles et redescendirent. Çà et là, sur la ville et la campagne, planaient ces petits nuages enroulés qui indiquent l’éclatement d’obus.

Le silence de la foule devint anxieux. Les regards étaient fixes, inquiets. Tous nous pressentions ce qui allait se passer et jugions, dans son ensemble, un spectacle qui ne nous avait montré la lente éclosion et le merveilleux développement de la cathédrale que pour aboutir au dénouement dramatique. Nous l’attendions, ce dénouement. Mais pouvions-nous prévoir toute la grandeur farouche et toute l’horreur qu’il contenait ? Pouvions-nous prévoir que le bombardement de la cathédrale de Reims ne faisait partie lui-même du dénouement que pour le préparer, et qu’au delà du coup de théâtre brutal qui allait ébranler nos nerfs et secouer notre cerveau, il y aurait le coup de théâtre du plus formidable et du plus rigoureux enseignement ?

Le premier obus tomba sur la partie nord-est de la cathédrale, à un endroit que nous ne pouvions pas voir, puisque l’édifice, bien qu’aperçu de nous d’un peu haut, ne nous présentait que sa masse occidentale. Mais une lueur s’alluma, comme un éclair d’orage, et une colonne de fumée tourbillonna dans le ciel pur.

Et, presque simultanément, trois autres obus, trois autres explosions, dont les nuages se confondirent. Un cinquième coup tomba plus avant, au milieu du toit. Une grande flamme s’élança. La cathédrale de Reims brûlait.

Alors il se produisit des phénomènes inexplicables en l’état des ressources cinématographique dont nous disposons. Je dis cinématographiques bien que le mot ne soit peut-être pas juste, mais comment parler autrement des visions miraculeuses de l’Enclos ? Et à quoi se rattacher pour décrire la parabole visible du sixième obus, que nous suivîmes des yeux dans l’espace, qui s’arrêta même un moment, pour reprendre sa course lente et pour s’arrêter de nouveau à quelques centimètres de la statue qu’il allait frapper — statue de sainte ingénue et charmante, qui levait les bras vers Dieu, et dont le visage avait l’expression la plus douce, la plus heureuse et la plus confiante — chef-d’œuvre de grâce et de beauté, créature divine qui, depuis des siècles, cloîtrée dans son asile, entre des nids d’hirondelles, vivait son humble vie de prière et d’adoration, et qui souriait à la mort menaçante… Une lueur… De la fumée…

À la place de la sainte et de la niche finement ciselée, un trou béant !

C’est à cet instant que je sentis autour de moi s’éveiller la colère et la haine. L’assassinat de la petite sainte indigna la foule, et précisément il arriva que cette révolte eût l’occasion de s’exprimer. Devant nous la cathédrale diminuait tout en se rapprochant. Elle sembla sortir du cadre, tandis que les paysages lointains venaient à notre rencontre. Une colline, hérissée de fils de fer, creusée de tranchées, et semée de cadavres, se dressa, puis s’enfonça, et nous en vîmes le sommet qui était fortifié de bastions et de coupoles cimentées. D’énormes canons s’y allongeaient, et toute une nuée de soldats allemands s’empressaient en tous sens. C’était la batterie qui bombardait la cathédrale de Reims.