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JE SAIS TOUT

La lecture des journaux confirma ce que m’en avait dit Massignac. Je les ai sous les yeux, à l’heure où j’écris ces lignes. Tous ils expriment le même enthousiasme, et aucun ne laisse rien pressentir d’une vérité qui était cependant sur le point d’être découverte. Quoi qu’il en soit, les commentaires de la presse ne pouvaient que surexciter l’émotion publique. À six heures du soir l’amphithéâtre était pris d’assaut. Le service d’ordre, tout à fait insuffisant, s’opposait vainement à l’invasion de la foule. Bien des places furent occupées, de haute lutte, par des gens qui n’y avaient aucun titre, et la séance commença dans le tumulte et dans la confusion, au milieu des clameurs hostiles et des applaudissements forcenés qui accueillirent le sieur Massignac lorsqu’il eut franchi les grilles de sa cage.

Certes, la foule fut réduite au silence dès l’apparition des Trois Yeux, mais elle demeura nerveuse et irritable, et le spectacle qui suivit ne fut point pour la détendre. Étrange spectacle, le plus incompréhensible de tous ceux que j’ai contemplés ! Pour les autres, ceux d’avant et ceux d’après, le mystère résidait dans le fait seul de leur présentation, On assistait à des scènes normales et naturelles. Celui-là nous offrit de ces choses qui sont le contraire de ce qui est, de ces choses comme il peut s’en passer dans les cauchemars d’un fou et dans les hallucinations du moribond qui délire.

Comment en parler sans avoir l’air moi-même de perdre la raison ? Je ne l’oserais vraiment pas ; si mille personnes n’avaient été les témoins de la même fantasmagorie grotesque, et si cette vision « loufoque » — c’est le seul mot juste — n’avait pas été justement la cause déterminante qui entraîna le monde dans la voie de la vérité.

Mille témoins, ai-je dit, mais mille témoins, je l’avoue, qui, par la suite, différèrent dans leurs témoignages, tellement les impressions reçues par eux furent incohérentes — et tellement aussi tout cela fut rapide !

Et moi-même, après tout, qu’ai-je vu ? Des formes animées. Oui, voilà tout. Des formes vivantes. Toute chose visible a une forme. Un rocher, une pyramide, un échafaudage autour d’une maison, ont une forme, mais ils ne vivent point, n’est-ce pas ? Cela vivait. Cela n’avait peut-être pas plus de rapport avec la forme d’un être vivant qu’avec la forme d’un rocher, d’une pyramide ou d’un échafaudage. Cependant, il n’était point douteux que cela n’agît à la manière d’un être qui vit, qui se meut, qui se dirige, qui obéit à des motifs individuels, et qui atteint un but qu’il a choisi.

De ces formes, je ne tenterai pas la description. Comment le pourrais-je, d’ailleurs, étant donné qu’elles différaient toutes les unes des autres, et qu’elles différaient d’elles-mêmes, en l’espace d’une seconde ? Imaginons un sac de charbon (la comparaison s’imposait à cause de l’aspect noir et bossué des Formes) imaginons un sac de charbon qui se gonflerait jusqu’à devenir le corps d’un bœuf, pour retomber aussitôt aux proportions d’un corps de chien, et pour s’élargir ensuite ou bien pour s’étirer en longueur. Imaginons que, de cette masse qui paraît inconsistante comme le corps gélatineux des méduses, il sorte parfois trois petits tentacules, pareils à des mains. Supposons enfin l’image d’une ville, d’une ville non pas horizontale, mais verticale, avec des rues dressées comme des échelles, et, le long de ces artères, les Formes qui s’élèvent ainsi que des ballons. Telle est la première vision, et, tout en haut de la ville, par centaines et par milliers, les Formes affluent de tous côtés et débouchent sur un vaste espace horizontal où elles grouillent comme des fourmis.

J’ai l’impression, et cette impression fut générale, que cet espace est une place publique. Un monticule en marque le centre. Des Formes s’y tiennent immobiles. D’autres s’en approchent au moyen de ces gonflements et dégonflements successifs qui paraissent être leur mode d’avancer. Et ainsi, sur le